Florent Latrive DU BON USAGE DE LA PIRATERIE CULTURE LIBRE, SCIENCES OUVERTES DU MÊME AUTEUR Le Roi-Machine, Essai, Les Éditions de Minuit, 1981 Libres enfants du savoir numériques, en collaboration avec Olivier Blondeau, Éditions de l'Eclat, 2000 Pirates et flics du net, en collaboration avec David Dufresne, Éditions du Seuil, 2000 En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC), 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris. EXILS ÉDITEUR 2, rue du Regard, Paris VIe 2004 © E X I L S - ISBN 2-912969-59-X Pour Lucie et Annick REMERCIEMENTS Ce livre n'aurait pas été possible sans la patience, le soutien et les conseils de Pascal Presle, Olivier Blondeau, Laurence Allard, Annick Rivoire, Lionel Thoumyre, Jean-Baptiste Soufron, Valérie Delarce, Anne Latournerie, Philippe Chantepie, Yann Moulier-Boutang, Dominique Foray et François Lévêque. Que ceux qui ne sont pas cités ici et qui m'ont aidé dans ce travail soient également remerciés. Selon la formule consacrée, les propos tenus dans cet ouvrage n'engagent que leur auteur. PRÉFACE C'est un mouvement sorti de nulle part, mais qui est désormais présent partout dans le monde. C'est un mouvement qui vise à modifier dans l'esprit d'un public oublieux une idée familière et confortable. Cette idée veut que la propriété doit être protégée, que la culture et la connaissance peuvent être appropriées, et qu'en conséquence la culture et la connaissance doive n t être protégées de la même façon que nous protégeons n'importe quelle propriété. Comme l'a résumé l'ex-président de la Motion Picture Association of America Jack Valenti: «Les titulaires de droits de propriété intellectuelle doivent se voir accorder les mêmes droits et la même protection que tous les autres p r o p r i é t a i re s ... » Durant ces dernières décennies, cette vision erronée était inoffensive. Avec l'émergence des technologies numériques, il est désormais indispensable de la combattre. Car si ces technologies permettent un extraordinaire bouillonnement créatif et facilitent la circulation des savoirs, elles peuvent aussi être utilisées pour restreindre et contrôler la culture et la connaissance d'une façon qu'aucune société libre n'a jamais tolérée jusque-là. L'idée reçue commune à propos de la culture et de la connaissance n'a en fait rien à voir avec la propriété. Ce mouvement n'est pas réuni autour de l'idée que la propriété est mauvaise, ou que «la propriété, c'est le vol». L'erreur provient plutôt d'une confusion sur la manière dont la culture et la connaissance sont protégées à travers la propriété. Aucun doute que le copyright (que l'on distingue du droit moral) puisse être acheté et vendu. Aucun doute qu'un brevet donne à son titulaire un droit exclusif d'utiliser l'invention découverte. Mais ces attributs de contrôle ont historiquement toujours été équilibrés par d'importantes limites. Nous protégeons l'expression par un droit exclusif avec le copyright, mais pas les idées. Nous protégeons ce droit pour un temps limité, mais pas à perpétuité. Nous protégeons ce droit contre certaines indignités, mais pas contre la critique ou les injures. Nous protégeons, certes, mais nous maintenons l'équilibre avec une valeur bien plus fondamentale de nos sociétés, avec la conviction que la connaissance et la culture doivent se disséminer le plus largement possible. C'est cet argument qui doit porter. Il doit partout éclairer les consciences. Cela ne sera pas fait d'une seule manière et de façon universelle. Bien que les valeurs de libertés qu'il reflète soient universelles, les moyens par lesquels ces valeurs seront défendues sont particulières à chaque peuple et à chaque culture. Ce livre important de Florent Latrive tout à la fois enseigne et met en oeuvre ces valeurs de liberté. À travers une explication détaillée des origines et de la nature de ce que l'on appelle désormais «propriété intellectuelle», Latrive aide à la replacer dans un contexte social plus large. Et en rendant son texte disponible librement sous une licence Creative Commons (1), il démontre la valeur des arguments qu'il défend. Il y a dans ce livre certaines idées qui sont celles de Latrive. Elles sont bâties sur le travail de beaucoup. Et en rendant son travail librement disponible, il s'assure que d'autres pourront aussi s'appuyer sur ces idées. Peu de gens pourraient ne pas être convaincus par les arguments développés ici, dans un monde où la raison serait la seule force qui compte. Mais il s'agit d'un combat qui dépasse de beaucoup la seule raison. Il y a des intérêts très puissants qui sont menacés par les vérités que ce livre expose. Ils ont répondu à cette menace en pous- sant les gouvernements partout dans le monde à protéger toujours plus leurs business models. Nous devons aider d'autres gens à réaliser que la liberté n'est pas l'anarchie. Qu'affirmer la liberté intellectuelle et culturelle n'est pas nier le rôle de la loi dans la protection des artistes et de leur créativité. Le choix binaire présenté par Hollywood est aussi éloigné de la réalité que la version du Bossu de Notre-Dame de Disney est éloigné de Victor Hugo. Laissons la vérité subtile de ce puissant message trouver d'autres voix encore en France, et partout dans le monde. Car la vérité n'a jamais eu d'autre force que les voix puissantes qui la défendent. Lawrence Lessig 1. www.freescape.eu.org/piraterie Lawrence Lessig est professeur de droit à l'Université de Stanford (Californie) et président du conseil d'administration de Creative Commons. Introduction TOUS PIRATES! Tout Hollywood est représenté à ce procès: Warner Bros, Disney, MGM, Paramount,Tristar, la XXth Century Fox, Universal... Dans le box des accusés, là où l'on s'attend à voir le chef d'un réseau de DVD contrefaits écoulant des milliers de pièces sur le marché clandestin, se trouve Claude, retraité breton de 61 ans. Son délit? Comme des millions d'internautes, il a utilisé un logiciel d'échange gratuit de fichier peer-to-peer pour récupérer des films sur son disque dur. La perquisition menée à son domicile a fourni quelques munitions aux studios décidés à obtenir sa condamnation: les gendarmes ont trouvé des dizaines de films gravés sur des disques rangés sur ses étagères. Claude n'a jamais fait commerce de ces oeuvres. «C'était juste pour mon usage personnel, il y avait beaucoup de films que j'avais enregistrés à la télé sur VHS, mais ça prenait moins de place de les graver sur CD après les avoir téléchargés sur l'Internet», se défend l'accusé qui trouve «exagérée» cette mise en scène. Ce n'est pas l'avis des studios. Le 29 avril 2004, le dangereux pirate breton a été condamné à trois mois de prison avec sursis et 4 000 euros de dommages et intérêts. «C'est une première, mais ce n'est qu'un début», a menacé Christian Soulié, l'un des avocats des parties civiles à la sortie de l'audience (1). Lorsqu'il évoque les démêlés des industries culturelles avec les millions d'internautes qui téléchargent gratuitement de la musique ou des films, l'ex-patron des producteurs hollywoodiens Jack Valenti parle de «notre guerre à nous contre le terrorisme (2)». Le dirigeant d'un laboratoire pharmaceutique compare la copie de médicaments antisida réalisée par des entreprises indiennes à «des actes de piraterie qui seront éradiqués comme l'a été la piraterie [maritime] au XVII e siècle (3)». Des chansons aux molécules en passant par l'industrie du luxe, jamais les discours anti-pirates n'ont été aussi déterminés, à croire que le monde serait frappé d'une épidémie de copie. La piraterie n'a pourtant pas d'existence juridique, l'emploi de ce terme vise à colorer un mot bien moins imagé: la contrefaçon, soit l'atteinte aux droits de propriété intellectuelle, droits d'auteur ou brevets, prétendument menacés aujourd'hui par des hordes de voleurs. C'est au nom de l'importance de cette propriété intellectuelle pour la vigueur de l'économie mondiale que la guerre aux pirates a été déclarée. Menée au prétexte d'un artificiel bon sens économique, la bataille masque un phénomène bien plus profond, le dévoiement des principes de la propriété intellectuelle. Alors que ce droit a toujours été conçu comme un compromis entre les intérêts des créateurs et ceux du public, entre le respect dû aux auteurs et aux inventeurs et la circulation la plus large possible des connaissances, l'équilibre est désormais rompu. Les entreprises qui font commerce du savoir et de la culture réclament ­ et obtiennent bien souvent ­ le renforcement des lois en vigueur à leur seul profit. Avec la complicité des gouvernements, elles se livrent à un hold-up légal sur toutes les formes de copie, d'échange et de circulation des savoirs, menaçant la santé, la création, l'innovation, l'accès à la culture et à la connaissance. L'offensive de plus en plus massive contre la copie est rythmée par des escarmouches significatives. Le procès de Pretoria en 2001 en a été l'illustration, à la suite d'une plainte portée par trente-neuf laboratoires pharmaceutiques internationaux contre l'Afrique du Sud accusée de vouloir modifier sa législation, afin d'autoriser la copie d'antirétroviraux encore sous brevets (4) et de fournir ainsi à la population des traitements à moindre prix. En droit, l'action juridique des «big pharma» semble légitime, les médicaments en question sont couverts par la législation internationale sur la propriété intellectuelle. Moralement, elle apparaît inacceptable. Pour les industriels, le débat ne se pose pas en ces termes. Le brevet protège leurs molécules et donc leurs investissements, arguent-ils. S'approprier les brevets comme le font les «copieurs» baptisés «génériqueurs» dans le cas des médicaments met en danger leur business et la découverte de nouveaux médicaments. Le procès se déroule sous la double pression d'associations locales engagées dans la lutte contre le sida et d'une opinion publique internationale choquée par un tel cynisme économique. Après plusieurs mois de débats, les laboratoires, sommés de choisir entre la bourse ou la vie, acceptent d'abandonner leur plainte, craignant que ce procès ne les renvoie quelque part entre les fabricants de mines antipersonnelles et les marchands de sommeil au palmarès des métiers odieux. L'affaire ne s'arrête pas là. S'ensuivent deux ans d'une guérilla diplomatico-commerciale où l'industrie pharmaceutique américaine soutenue par le gouvernement des États-Unis tente de bloquer la mise en oeuvre d'un accord international facilitant l'accès des pays plus pauvres aux médicaments. Les discours dénonçant la copie sont désormais d'une rare virulence, telle la déclaration commune du chef de file des studios hollywoodiens Jack Valenti et du ministre français de la Culture du moment, Jean-Jacques Aillagon, au Festival de Cannes 2003. La rencontre entre l'ennemi historique de l'exception culturelle et son défenseur institutionnel est singulière. Les deux hommes, l'un cacique d'un lobby professionnel, l'autre représentant officiel d'un gouvernement élu, commencent par exhorter «les créateurs et les professionnels du cinéma de la France, des États-Unis et de tous les pays à se joindre à [eux] dans une cause commune, une cause indispensable à l'avenir de l'industrie du cinéma de chaque pays: celle de la protection des films de quelque origine, culture ou pays que ce soit (5)». Nul coming-out impromptu d'un Valenti soudain converti à la défense des cultures nationales contre le marché du divertissement. Sur ce front, les États-Unis poursuivent leur croisade mondiale pour le libre-échange et demeurent allergiques à toute évocation de quotas ou de subventions aux cultures locales. À Cannes, ce jour-là, il s'agit de sonner l'alerte contre «le piratage qui chaque jour s'accroît de façon plus insidieuse sur tous les continents et, en spoliant les ayants droit, menace la création et la diversité culturelle». Pour Valenti, aucun doute: Hollywood et le cinéma mondial subissent un assaut sans précédent, celui des pirates, à la fois trafiquants de «DVD contrefaits», notamment en Asie du Sud-Est et dont une «bonne part est le fait d'organisations criminelles», mais aussi des adeptes des systèmes d'échanges de fichiers, descendants de Napster et clones de Kazaa, qui «kidnappent (6)» les films pour les diffuser via l'Internet. Pour Aillagon et Valenti, il faut «débusquer, poursuivre en justice et punir le vol numérique». Le tocsin contre la piraterie valait bien quelques concessions aux querelles culturelles transatlantiques. Qui veut la victoire du crime organisé? la ruine des auteurs? l'arrêt de la recherche médicale? Personne. Le vocable de pirate sert d'épouvantail, il renvoie sur le même banc d'infamie l'adolescent qui télécharge une chanson au format MP3 et le propriétaire d'un atelier clandestin de duplication de disques dans une banlieue de Pékin. La lutte contre cette piraterie protéiforme est devenue l'argument-choc. De la copie de médicaments sous brevets pour sauver les séropositifs, les entreprises pharmaceutiques arguent qu'elle «affaiblit la propriété intellectuelle» et entrave la recherche dans le domaine. Et surtout, elles pointent les risques de «réimportations parallèles», d'importations sauvages qui mettent la santé des populations en danger tout en enrichissant les escrocs. Autrement dit, sauver les séropositifs aujourd'hui équivaut à sacrifier l'être humain de demain et à encourager le trafic international. Cette dialectique qui renvoie les naïfs au rang de complices objectifs du crime à grande échelle est devenue la ritournelle de tous les discours «antipirates». L'Union des fabricants, regroupement professionnel français qui milite pour muscler la lutte contre la contrefaçon en Europe et dans le monde, a ainsi publié un rapport en mars 2003, où elle note que «des indices convergents démontrent que les contrefacteurs sont fréquemment associés à [...] des organisations mafieuses». Jack Valenti, on l'a vu, associe aussi la piraterie aux organisations criminelles. Aussi brillant soit le madré porte-parole d'Hollywood, il n'atteint pas le niveau de Janet Reno, ministre de la Justice de Bill Clinton. Dans une tribune publiée en décembre 2000 (7), elle pousse la logique de la confusion à un très haut niveau: «Des organisations criminelles semblent utiliser les profits réalisés dans le commerce de produits contrefaits pour faciliter diverses activités, dont le trafic d'arme, de drogue, la pornographie et même le terrorisme». Sans transition, elle stigmatise «l'Internet [qui] rend plus facile de voler, produire et distribuer des marchandises comme les logiciels, la musique, les films, les livres et les jeux vidéos. En un clic de souris, des copies identiques peuvent être faites et transférées instantanément, pour un coût très faible, clandestinement et de façon répétée». Janet Reno se congratule: grâce à ses efforts personnels et à des lois votées, elle se félicite de «premières condamnations», notamment au titre du No Electronic Theft Act de 1997, sans préciser que la toute première fut celle d'un étudiant de 22 ans, coupable d'avoir mis en ligne sur un site web des logiciels, de la musique, et des films. Personne n'ira défendre le condamné ­ à une peine légère, d'ailleurs: deux ans de mise à l'épreuve ­ mais on est loin du financement de trafic de drogue. Ce n'est d'ailleurs même pas l'objet du texte de loi évoqué par Janet Reno: le No Electronic Theft Act visait à combler un «trou» dans la législation américaine, où seule la piraterie à des fins commerciales ou de profit était condamnée. Cette loi, par essence, ne peut donc servir à lutter contre le financement du crime organisé grâce à la contrefaçon, puisqu'elle sert à expédier devant les tribunaux les pirates non lucratifs, justement... Les droits de propriété intellectuelle sont variés: droit d'auteur (ou sa version anglo-saxonne le copyright (8)), brevets, marques, dessins et modèles, jusqu'à la topologie des semi-conducteurs... Tous correspondent à des protections différentes dans leur forme et leur étendue (9). Mais leur diversité ne peut masquer la similitude entre tous ces secteurs: en jeu, le symbolique, l'immatériel, la connaissance, l'information, le savoir..., soit toutes dénominations en vogue pour caractériser l'économie d'aujourd'hui. De la défense des «actifs immatériels» dépendent les taux de croissance et la bonne santé des marchés. Il faut donc les protéger. Pour l'immense majorité des titulaires de brevets, de copyright et autres titres de propriété intellectuelle, la règle est simple: plus on se rapproche de la propriété physique, plus ils sont heureux. Plus la copie d'une invention, d'une chanson ou d'un logo est considérée ­ et punie ­ comme le vol ou l'effraction, plus les voilà satisfaits. Au passage, ils oublient que l'immatériel n'a rien à voir avec le matériel, et la copie avec le vol. Ils oublient que cette différence de nature a conduit à l'établissement d'un droit de la propriété intellectuelle truffé d'exceptions, d'accrocs, de limitations, au nom de l'intérêt général, dans le but de brider tout excès de pouvoir sur un titre de propriété intellectuelle, et de ne pas sacrifier la dissémination de la connaissance. Ils oublient que ce régime juridique est né et s'est constitué comme un équilibre entre le droit des créateurs à bénéficier des fruits de leur travail, et celui de la société à bénéficier de la plus grande circulation des savoirs et de la culture. La première de ces bordures étant la durée limitée du droit concédé par la société aux «propriétaires de connaissance»: 20 ans après son attribution, un brevet d'invention tombe dans le domaine public; 70 ans après la mort de l'auteur, en France, ses oeuvres rejoignent aussi cet espace libre du savoir, exempt de péage et d'autorisation préalable. On ne pirate pas Victor Hugo! Un «pirate» n'est défini qu'en fonction des lois en place, variables dans le temps et l'espace. Ainsi, les «génériqueurs» indiens ne sont en rien des pirates, car la législation de leur pays ne reconnaît pas les brevets sur les molécules chimiques. À l'inverse, les radios-pirates de la bande FM sont devenues des firmes comme les autres avec l'institution de la licence légale au début des années 80. Aux yeux des «serial-breveteurs» et des partisans du tout copyright, la copie n'est jamais motivée. La mondialisation des échanges couplée à la montée en puissance des réseaux bouscule assez de positions établies et excite suffisamment de prédateurs pour justifier les discours les plus alarmistes comme les raccourcis les plus absurdes. Personne ne nie le défi que pose l'Internet et les réseaux peer-to-peer à l'industrie du cinéma. Mais quel rapport y a-t-il entre ces difficultés et la présence de pornographie infantile sur ces mêmes réseaux, comme s'en est indigné Jack Valenti lors d'une audition devant le Congrès américain (10)? Personne, non plus, ne dément que les acteurs de la filière musicale sont face à une crise majeure de leur modèle fondé sur la vente de supports-disques. Mais est-ce une raison pour comparer, comme l'a fait l'avocat français Germain Latour, la «copie [...] destinée aux copains» à de la «contrebande de salon» et proclamer que «les délits commis en famille deviennent toujours des crimes collectifs contre la culture (11)?» On pourrait ignorer les réactions outrancières des industries pharmaceutiques ou culturelles, moquer l'acrimonie des multinationales hollywoodiennes et les majors du disque qui ne parviennent pas à tirer profit du nouveau mode de distribution des oeuvres qu'est l'Internet, tout comme les éditeurs de partitions criaient au scandale face aux premiers pianos mécaniques (12). Ce serait naïf, car l'influence de leurs récriminations n'est pas sans conséquence. Elles accompagnent et encouragent un mouvement profond: partout dans le monde, on assiste à une extension des domaines couverts par la propriété intellectuelle, à un renforcement de la protection accordée et à un durcissement des lois anti-contrefaçon. Les protestations contre la piraterie masquent en réalité une mutation radicale du régime du droit de l'immatériel tel qu'il s'était constitué: l'équilibre originel est rompu et les titulaires de droit ne cessent d'étendre l'espace qu'ils contrôlent au détriment de la circulation des savoirs. «La propriété intellectuelle n'est pas une loi naturelle, c'est une loi faite par les hommes pour promouvoir des objectifs sociaux», rappelle le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz (13). «J'ai toujours été en faveur d'un régime équilibré de propriété intellectuelle, or nous avons perdu cet équilibre». La propriété intellectuelle, qui était un moyen au service de la création et de la diffusion des savoirs, est devenue une fin en soi. Aux États-Unis, le droit d'auteur a été rallongé de 20 ans à la fin des années 90, principalement pour satisfaire Disney qui craignait de voir Mickey tomber dans le domaine public. Version brevets, même phénomène d'expansion: longtemps réservé aux machines, ce titre de propriété sur une invention est maintenant attribué dans tous les domaines. Désormais, les gênes, les logiciels, voire, aux ÉtatsUnis, des méthodes d'éducation ou des gestes chirurgicaux, se couvrent de brevets. Dans le même temps, les pays développés ont oeuvré pour mondialiser leur conception de la propriété intellectuelle. L'accord sur les Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC), signé en 1994 dans le cadre de l'Organisation mondiale du Commerce, en est l'aboutissement: il impose un ordre planétaire harmonisé pour les brevets et le droit d'auteur. De nombreux pays, notamment du Sud, qui pouvaient jusque-là copier des médicaments, des livres ou des technologies, ne le pourront plus. Le tout «avec des nombreux effets pervers et abus pour de maigres bénéfices du point de vue de l'intérêt général, quand ils existent», souligne l'économiste François Lévêque (14). Cette marchandisation de la connaissance vise à transformer toute parcelle de savoir ou de création de l'esprit humain en titre de propriété monnayable et échangeable. Elle ambitionne d'étendre toujours plus un marché mondial de l'immatériel, au détriment du patrimoine universel des savoirs. Sa logique entre en conflit ouvert avec les pratiques d'échange, de coopération et même de création, car celle-ci est avant tout un processus collectif, fondée sur l'imitation et la reproduction. L'importance croissante de l'immatériel, de la culture et des savoirs dans les économies modernes et les réelles difficultés rencontrées par certaines entreprises face aux bouleversements actuels ne peuvent justifier les dommages collatéraux de plus en plus évidents d'une telle fuite en avant. C'est le droit à la santé, à la vie tout simplement, qui s'oppose aux brevets sur les médicaments; c'est l'accès à la culture que brident les tenants d'un droit d'auteur «surcouvert» et le plus long possible; c'est la diffusion la plus large des connaissances qui est mise en cause, partout. Les conflits entre ces nouveaux droits de propriété sur l'immatériel et les droits essentiels des être humains se multiplient et la piraterie s'étend à mesure que les occasions de devenir pirate deviennent plus nombreuses. Cette guerre permanente à la reproduction, ce renforcement toujours plus dur des «droits de propriété», sont-ils au moins efficaces et mènent-ils à toujours plus de création et d'innovation? Même pas, rappelle Joseph Stiglitz: «Les innovations les plus importantes n'impliquent aucun droit de propriété intellectuelle, la plupart des avancées majeures ont eu lieu dans des universités [où] nous croyons à une architecture ouverte, nous parlons à tout le monde. Tout le cadre du mouvement de la propriété intellectuelle, je le vois comme antithétique avec la façon dont la science a toujours avancé». La science académique, et, plus récemment, l'essor des logiciels libres ­ développés par des informaticiens de manière coopérative, décentralisée et fondée sur le libre-accès des ressources communes à tous ­ ou celui de la publication libre de textes, musiques ou films sur le web démontrent aussi l'efficacité des modes de création ouverts. Les discours apocalyptiques que tiennent les titulaires de droits, et l'extension toujours plus grande de la propriété intellectuelle conduisent insidieusement à la dévalorisation générale de toute loi cherchant à arbitrer les conflits d'intérêt dans le domaine de l'immatériel. Plus la propriété intellectuelle se muscle et s'étend, plus ses fondements volent en éclats et ce, même s'ils sont justes. Les gens ont ce défaut que réprouvent les commerçants de réagir avec leurs convictions ou leur coeur plutôt qu'en obéissant sans rechigner à toute injonction, fût-elle légale. Les sociétés démocratiques ont aussi cet autre défaut pour les marchands qu'une loi ne recueillant pas un minimum d'assentiment social (15) ne sert pas à grand-chose, sauf à miner un peu plus l'idée de respect de la règle commune. Ainsi, les internautes par dizaines de millions échangent de la musique au mépris des lois existantes. Et ce n'est pas un choix de prédateur, comme le prétendent trop vite les majors. Ils ont simplement la conviction,­ une conviction parfois mal formulée, parfois très argumentée ­ qu'il serait absurde de se priver d'un accès aussi ouvert et large à la culture juste pour se plier aux règles voulues par les seuls titulaires et gestionnaires de copyright. De même, les militants et médecins qui importent illégalement des copies de médicaments sous brevet pour soigner des malades se moquent éperdument de savoir si leur geste est légal ou non: il est vital, c'est tout. À force de faux discours et de loi absurde, il finira par se produire ce que les extrémistes de la propriété intellectuelle disent craindre le plus: la fin de tout droit réel au respect et aux revenus pour les créateurs, auteurs et inventeurs. Nous n'en sommes pas là. La logique de la marchandisation de la connaissance engagée de façon massive au niveau planétaire se heurte à des visées plus ouvertes, fondées sur la coopération et l'échange, bien plus que sur la concurrence et l'exclusivité. Partout, au coeur du système, des citoyens ­ bibliothécaires, informaticiens, artistes, juristes, économistes, scientifiques ­ se penchent au chevet du domaine public pour le valoriser, le protéger, le faire fructifier et faire pièce aux visées castratrices de ceux qui veulent réformer la propriété intellectuelle à leur seul avantage. De même, des pistes économiques et éthiques pour bâtir un régime équilibré de l'immatériel sont apparues et ne cessent de s'approfondir. Il reste à les constituer en projet politique. Nous voilà donc tous «pirates»? Il nous faut désormais plaider pour un bon usage de la piraterie. ------------ Notes: ------------ 1. Christophe Abric, «Peer-to-peer: condamnés pour l'exemple», TF1.fr, 29 avril 2004. Florent Latrive, «Une fraude cher payée», Libération, 5 mai 2004. 2. Amy Harmon, «Black hawk download», The New York Times, 17 janvier 2002. 3. Daniel Cohen, La mondialisation et ses ennemis, Grasset, Paris, 2004. 4. Un brevet est accordé à un inventeur par un Office ad hoc ­ en France, l'Institut national de la propriété intellectuelle (INPI). Le titulaire du brevet se voit octroyer un monopole de 20 ans sur l'exploitation de son invention. L'office des brevets peut refuser théoriquement une invention qui ne correspondrait pas aux critères en vigueur, nouveauté, inventivité et possibilité d'application industrielle, selon la définition «mondiale» retenue par l'accord Trips (en français: Adpic pour Aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce) de 1994. 5. Déclaration de Jean-Jacques Aillagon, Ministre de la Culture et de la Communication, et de Jack Valenti, président de la Motion Picture Association (MPA), le 17 mai 2003. Le texte intégral est disponible sur le site du ministère de la Culture, www.culture.gouv.fr 6. Les trois dernières citations de Jack Valenti sont extraites de son témoignage du 30 septembre 2003 devant une commission sur l'impact de la technologie sur les industries culturelles au Sénat américain. Voir Biblio du Libre: www.freescape.eu.org 7. Janet Reno, «The threat of digital theft», The Industry Standard, 25 décembre 2000. 8. Par commodité, nous utiliserons souvent indifféremment les termes copyright et droit d'auteur, notamment partout où leurs différences ­ parfois importantes ­ ne jouent aucun rôle. 9. C'est particulièrement vrai des marques déposées, dont il ne presque pas question dans ce livre. 10. Témoignage de Jack Valenti devant le Sénat américain, le 30 septembre 2003. Disponible en français sur Biblio du Libre, www.freescape.eu.org 11. Germain Latour, «La copie: du vol en famille», Libération du 18 décembre 2002. 12. Peter Szendy, Ecoute, une histoire de nos oreilles, Éditions de Minuit, Paris, 2001. 13. Entretien avec l'auteur. 14. François Lévêque et Yann Menière, Économie de la propriété intellectuelle, p. 113 La Découverte, Paris, 2003. 15. On insiste bien sur ce «minimum» d'assentiment. Une loi peut en l'occurrence précéder l'opinion publique: c'est le cas de l'abolition de la peine de mort par le gouvernement socialiste, faite alors que la majorité des Français était encore en faveur de celle-ci. En l'espèce, la loi peut accompagner un changement social. Chapitre 1 QU'EST-CE QU'UN PIRATE? C'est un geste courant, banal: glisser une cassette vierge dans un magnétophone et presser sur la touche enregistrement pour capter sur la bande FM un tube à la mode. Pour autant, ce geste fait-il de son auteur un pirate? Bien sûr que non, c'est légal. En revanche, toute personne qui se rend sur Kazaa ou tout autre système d'échanges de fichiers via l'Internet et télécharge le même morceau au format MP3 pour l'écouter depuis son disque dur sera accusée de piraterie par l'industrie du disque. De la même façon, il est strictement interdit de dupliquer le dernier Harry Potter, mais autorisé de copier La religieuse de Diderot, dont l'oeuvre est dans le domaine public. L'ambiguïté est similaire avec les médicaments. Pirate, le laboratoire indien Cipla, qui produit des traitements antirétroviraux contre le Sida en copiant les molécules des firmes pharmaceutiques occidentales, pourtant protégées par des brevets? Non, car la législation indienne n'en reconnaît pas sur les médicaments. Cipla est donc une entreprise légale, au regard de la loi de son pays. En revanche, que Sanofi-Aventis décide de copier l'AZT, dont le brevet appartient au britannique GlaxoSmithKline, pour le commercialiser en Europe à bas prix, et un procès pour contrefaçon est assuré. Ces exemples symbolisent toute l'ambiguïté du mot «pirate» qui, décliné à l'envi par les titulaires de droit d'auteur, de brevets ou de marques, sert de repoussoir. Notion variable dans le temps et dans l'espace, elle le devient même au gré des interlocuteurs. Les producteurs de disque évoquent la «piraterie» d'un internaute qui télécharge une chanson sur Kazaa, mais pas l'Adami, société civile qui collecte pourtant une partie des droits des artistes-interprètes; cette dernière y voit un usage aussi légal que l'enregistrement d'une chanson à la radio. Cette versatilité chronique démontre que l'on est bien loin d'un monde en noir et blanc où les gentils copieurs seraient parfaitement distincts des odieux pirates, et ce pour l'éternité. Ce n'est pas un hasard, juste la preuve que la contrefaçon n'a rien à voir avec le vol, et la «propriété intellectuelle» avec la propriété tout court. Un voleur de poules est peu ou prou considéré comme un voleur du Japon à Madrid, au début du XVIIIe comme aujourd'hui, et l'âge du gallinacé n'y change rien. Un copieur, en revanche, peut ou non être un pirate selon sa nationalité, et l'époque où il vit. La propriété intellectuelle définit un monde mouvant, plastique, propice à un débat sans cesse renouvelé autour d'une question fondamentale: «Qu'est ce qu'une copie légitime?» Ce débat même que gouvernements et industries de la culture et de la connaissance tentent de court-circuiter aujourd'hui par leurs réformes unilatérales d'un régime ainsi menacé de déséquilibre. De la nature de la propriété intellectuelle Janvier 2001, le Midem de Cannes. La grande messe annuelle de l'industrie musicale plus habituée aux congratulations sirupeuses fait un couac. Dans une lettre ouverte, quelques vedettes y donnent de la voix: Charles Aznavour, Rachid Taha, Mylène Farmer, Pascal Obispo (1)... L'objet de leur ire, ces vilains internautes qui copient leur musique sous forme de fichiers numériques. Les signataires y voient une insoutenable atteinte à «leur droit de propriété qui n'est pourtant pas différent de celui que chaque Français a, par exemple, sur sa maison, sa voiture ou son ordinateur». Et ils posent une question en apparence triviale: «La musique n'appartient-elle pas d'abord à ceux qui la font? Auteurs, artistes, producteurs». La question est faussement simple, et bien plus générale: quelle est donc la nature du droit des créateurs sur leur création? Celle d'un chanteur sur sa chanson, d'un parolier sur ses rimes, d'un labo sur la molécule trouvée par ses chercheurs pour lutter contre telle ou telle pathologie? Pour les signataires de cette lettre ouverte, aucun doute: leur ritournelle doit être assimilée à une maison, une voiture. Puisque ta Renault n'est pas la mienne, mon tube n'est pas le tien. L'analogie semble frappée au coin du bon sens: le droit d'auteur (2) est bien, en France, un élément d'un corpus juridique baptisé «propriété intellectuelle». Propriété sur les oeuvres de l'esprit, propriété sur la matière; même mot, même combat? Si Charles Aznavour lui-même ne vous a pas invité chez lui, il est hors de question d'y venir dîner. C'est le fondement de la propriété: un droit d'interdire, d'exclure, de se réserver la jouissance d'un bien. Ou de l'autoriser, mais à ses conditions. Il n'y aurait donc aucune raison d'écouter sa chanson La Bohème sans y avoir été invité, voire pire, de la copier sur son disque dur sans autorisation explicite. Aznavour et ses collègues ont à ce titre d'illustres prédécesseurs. «L'oeuvre intellectuelle est une propriété comme une terre, comme une maison; elle doit jouir des mêmes droits (3)», écrivait déjà Napoléon III. La France a été l'une des toutes premières nations à mettre en place une loi sur le droit d'auteur, en 1791. Au XIXe, le pugilat sera général pour tenter de déterminer quelle est la nature de la propriété d'un auteur sur son oeuvre. Le débat se posera en l'occurrence souvent dans les mêmes termes pour la propriété sur une invention. Le plus jusqu'au-boutiste des tenants de l'équivalence entre propriété intellectuelle et propriété physique est un belge du nom d'Ambroise Marcellin Jobard et se veut le théoricien du «monotaupole» ­ monopole de l'auteur (4). L'homme ne fait que pousser l'analogie à son terme: si une chanson ou invention est «la plus sacrée, la plus légitime, la plus inattaquable, et [...] la plus personnelle de toutes les propriétés», comme le proclame le Chapelier en présentant la loi sur le droit d'auteur en France en janvier 1791, pourquoi cette propriété serait-elle moins protégée que celle dont tout un chacun dispose sur un bien physique? Jobard propose donc un droit d'auteur perpétuel, dont bénéficieraient les héritiers de génération en génération. Après tout, si l'on possède une maison, nos enfants en héritent. Et leurs propres enfants. Et ainsi de suite, une éventuelle revente n'étant qu'un changement de propriétaire. Pour Jobard, la propriété d'une oeuvre ne devrait donc pas déroger à cette règle. Et comme l'homme est plutôt cohérent, il applique la même logique aux brevets d'invention, définis eux aussi dans la loi française comme une forme de propriété bien supérieure à celle sur un objet: «[...] ce serait une atteinte aux droits essentiels de l'homme si une invention industrielle n'était pas vue comme la propriété de son créateur (5)». Par cette conception du droit d'auteur et du brevet à perpétuité, Jobard se fait le chantre de la sacralisation de l'oeuvre et de l'invention. Car sacralisation il y a: Lamartine, tout à la fois politicien influent et incarnation du romantisme français, en sera l'un des promoteurs inspirés. Dans une lettre de 1858, il évoque «la plus sainte des propriétés, celle de l'intelligence: Dieu l'a faite, l'homme doit la reconnaître (6)». C'est une conception mystique devant laquelle le législateur doit s'incliner. Dieu a fait don du génie à l'inventeur, à l'artiste, pauvres mortels, respectez l'Élu. Dans une version plus laïque, elle donne des arguments aux défenseurs de la propriété qui y voient un «droit naturel», où l'être est propriétaire avant d'être humain. Cette forme de pensée, inspirée du philosophe John Locke, est alors défendue en France par un ultra-libéral avant l'heure, l'économiste Frédéric Bastiat. «L'homme naît propriétaire (7)», affirme-til. Cela fait de la propriété un principe indépendant de la loi que celle-ci doit se borner à entériner et à protéger. Bastiat n'établit pas de différence entre propriété littéraire et propriété physique, car «il n'y a pas d'autre manière de tirer parti d'un livre que d'en multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette faculté à ceux qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession, c'est déclarer que l'oeuvre n'appartient pas à l'ouvrier, c'est nier la propriété même. C'est comme si l'on disait: le champ sera approprié, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera (8)». Que Dieu nous garde des jobarderies, car il faudrait aujourd'hui payer des droits à la descendance de Lamartine pour publier ou copier Le Lac ou L'immortalité. Il demeure néanmoins une trace de cette idée dans la législation, il s'agit du droit moral, perpétuel, inaliénable et incessible. Ce droit n'interdit pas la copie ou la publication, mais garantit qu'une oeuvre sera toujours attribuée à son créateur originel et qu'elle ne sera pas falsifiée. Le droit moral, lien éternel entre une création et son auteur, demeure la différence fondamentale entre le droit français et le copyright américain qui ignore cette notion. La création comme «copropriété»? Il est courant d'entendre des défenseurs du droit d'auteur reprendre cette filiation du «droit naturel», en le classant parmi les droits de l'homme. Tout questionnement sur un éventuel «droit du public» se retrouve ainsi disqualifié: le public n'a pas de droit sur la création, pas plus qu'un promeneur n'a de droit sur les pommes d'un verger qu'il croise dans la campagne. Les prémisses hexagonales de ce droit sont souvent convoquées avec des accents tribunitiens, et l'expression «France, patrie du droit d'auteur» sert à balayer toute prétention à introduire quelque mesure dans la conception de la propriété intellectuelle. Au risque de détourner la réalité historique: même Le Chapelier, défenseur des premières lois françaises, avait conscience du côté boiteux de l'analogie entre propriété intellectuelle et propriété physique. De ses déclarations, on retient souvent sa formule sur «la plus sacrée, la plus légitime, la plus inattaquable des propriétés», déjà évoquée plus haut. Mais il poursuivait ainsi: «C'est une propriété d'un genre tout différent des autres propriétés. Lorsqu'un auteur fait imprimer un ouvrage ou représenter une pièce, il les livre au public, qui s'en empare quand ils sont bons, qui les lit, qui les apprend, qui les répète, qui s'en pénètre et qui en fait sa propriété». Pour Le Chapelier, un ouvrage publié est par nature une «propriété publique (9)». Il s'appuie comme d'autres sur l'une des caractéristiques de la connaissance: celle-ci n'existe réellement que lorsqu'elle est rendue publique. Pour Proudhon, l'auteur est un «échangiste»: «Avec qui échange-t-il? Ce n'est, en particulier, ni avec vous, ni avec moi, ni avec personne; c'est EN GÉNÉRAL avec le public (10)». Dès l'origine la «propriété intellectuelle» s'affirme ainsi comme une sorte de copropriété, appartenant tout à la fois à son créateur et au public auquel elle est destinée, une dualité qui impose de penser d'une manière spécifique les droits qui y sont attachés. Si une chanson, un livre ou une invention n'appartiennent qu'à leurs créateurs, nul besoin de garantir quelque droit que ce soit au public. Si la propriété en est accordée tout à la fois au créateur et au public, nous voilà au coeur d'un équilibre, et il s'agit de définir une tension entre plusieurs droits complémentaires, ou concurrents. De fait, tout au long des débats sur la nature de la propriété intellectuelle, on retrouve face aux défenseurs du «droit naturel» une autre interprétation, où la propriété accordée aux créateurs est subordonnées à son utilité sociale: c'est la version «utilitariste» de la propriété intellectuelle, en opposition à la version «naturelle». Les droits accordés au créateur et à l'auteur sont alors issus d'un contrat social. Cette logique est particulièrement claire aux États-Unis, où la Constitution fixe comme objectif à la propriété intellectuelle de «promouvoir le progrès des Sciences et des Arts utiles». Mais ce serait une erreur que de voir là une tradition purement américaine: nombre de Français défendent cette conception, en s'inspirant plus ou moins explicitement de la tradition utilitariste. Victor Hugo luimême rappelait que «le livre, comme livre, appartient à l'auteur, mais comme pensée, il appartient ­ le mot n'est pas trop vaste ­ au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l'un des deux droits, le droit de l'écrivain et le droit de l'esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l'écrivain, car l'intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous (11)». Biens publics: un phare, une chanson Depuis le XIXe, les lignes de front n'ont guère bougé. Les discours les plus conquérants sur le droit d'auteur ou les brevets puisent toujours leur inspiration dans la conception «naturelle» de la propriété intellectuelle, telle la lettre ouverte d'Aznavour et consorts. Celle-ci mène à une revendication toujours plus appuyée d'un «droit exclusif» du créateur, ne souffrant ni limite ni exception. En revanche, les discours plus nuancés, qui font appel à la notion de propriété collective et soulignent la différence profonde de nature entre la propriété physique et la propriété intellectuelle, ont bénéficié d'avancées théoriques autour de la distinction entre biens publics et biens privés. Une voiture est un bien privé: son usage est dit «excluable» et «rival». Rival car la jouissance du bien par un tiers limite ma propre jouissance. Si tout un chacun peut utiliser ma voiture, ma propre consommation en sera limitée. Pire: tous ces squatters risquent de l'abîmer à force de l'utiliser. Heureusement, la nature du bien privé me vient en aide: il est facilement rendu «excluable», autrement dit il m'est assez aisé d'empêcher autrui de l'utiliser. Je peux fermer ma voiture à clef, par exemple. Les biens publics, eux, sont «non-rivaux» et «non-excluables». La consommation d'un tel bien par une personne n'entrave en rien la consommation du même bien par d'autres. L'exemple le plus connu est celui du phare: sa lumière profite à tous les bateaux, quel que soit leur nombre (non-rivalité). Le phare pose aussi une autre difficulté: comment réserver la lumière aux seuls bateaux ayant payé pour en bénéficier (non-excluabilité)? L'apport de cette distinction entre biens privés et publics est crucial à toute réflexion sur la «propriété» des oeuvres et des inventions. Car si les objets physiques et matériels sont toujours des biens privés, les objets immatériels ­ les oeuvres, les connaissances et nombre de services ­ sont en général des bien publics. Certes, dans le domaine culturel, la nature des biens est plus ambiguë. Une chanson en tant que telle s'apparente à un bien public, on peut la fredonner de mémoire, mais elle se présente au public associée à un bien privé: un CD. Tout comme l'est un concert ou une séance de cinéma: dans ces deux derniers cas, la salle fait office de bien privé, où se retrouvent les caractéristiques de rivalité (trop de monde à un concert diminue le plaisir collectif ) et d'excluabilité (on paie à l'entrée, un videur est là pour refouler d'éventuels resquilleurs). Une idée est en revanche un bien public pur. Un jour, il y a très longtemps, quelqu'un a eu l'idée d'inventer la roue. Peu importe que des millions de gens aient désormais en tête ce principe: aucun d'entre eux ne pâtit du fait qu'il partage cette idée avec les autres. Autrement dit, une idée ne s'use pas si l'on s'en sert, ce que Thomas Jefferson, l'un des pères fondateurs de la démocratie américaine, formulait ainsi: «Si la nature a rendu moins susceptible que toute autre chose d'appropriation exclusive, c'est bien l'action du pouvoir de la pensée que l'on appelle une idée, qu'un individu peut posséder de façon exclusive aussi longtemps qu'il la garde pour lui; mais au moment où elle est divulguée, elle devient la possession de tous, et celui qui la reçoit ne peut pas en être dépossédé. Sa propriété particulière, aussi, est que personne ne la possède moins parce que tout le monde la possède. Celui qui reçoit une idée de moi reçoit un savoir sans diminuer le mien; tout comme celui qui allume sa bougie à la mienne reçoit la lumière sans me plonger dans la pénombre. Que les idées circulent librement de l'un à l'autre partout sur la planète, pour l'instruction morale et mutuelle de l'homme et l'amélioration de sa condition, voilà qui semble avoir été conçu à dessein par la nature bienveillante, quand elle les a créées, libres comme le feu qui s'étend partout, sans diminuer leur densité en aucun point, et comme l'air que nous respirons, dans lequel nous nous mouvons et nous situons physiquement, rétives au confinement et à l'appropriation exclusive. Les inventions, par nature, ne peuvent donc être sujettes à propriété (12)». Jefferson exprime bien la difficulté qu'il y a à priver quiconque d'une idée dès qu'elle circule. C'est la «non-excluabilité» des biens publics qui est affirmée ici. L'image de la bougie illustre la «non rivalité»: on peut bénéficier de la lumière sans en priver les autres. Jefferson souligne aussi que ces caractéristiques des idées sont un don de la nature. C'est là un amusant renversement des thèses du «droit naturel». Il s'oppose ainsi nettement à Bastiat, Jobard, ou Lamartine, en soulignant que si les idées ont une «nature», c'est bien celle d'être libre de se diffuser. Il rappelle enfin qu'une invention est une idée, et rien de plus (13). Lui-même était inventeur et fut même le premier Commissaire aux brevets de la jeune démocratie américaine. Il resta très réticent à accorder des brevets sur des inventions, mesurant à quel point les titres de propriété sur celles-ci limitaient la circulation des connaissances. Le monopole temporaire Au moment où les notions de droit d'auteur et de brevet s'imposent, au cours du XIXe siècle, certains plaident donc pour une propriété à perpétuité. En termes économiques, c'est un moyen de rendre «excluable» un bien public: la loi garantit au propriétaire le droit d'exclure qui il le désire de la consommation du bien public qu'il a produit. A contrario certaines voix s'élèvent contre toute velléité de nier la nature même de la création, qui est de se diffuser le plus largement possible. C'est le cas du socialiste Louis Blanc qui juge indigne qu'un auteur obtienne une quelconque propriété sur sa création. Il pousse même sa logique en affirmant que, si la valeur d'une oeuvre est liée à sa diffusion, «alors reconnaître, au profit de l'individu, un droit de propriété littéraire, ce n'est pas seulement nuire à la société, c'est la voler (14)». Mais comment pourra vivre un auteur? Comme Rousseau «qui copiait de la musique pour vivre et faisait des livres pour instruire les hommes. Telle doit être l'existence de tout homme de lettres digne de ce nom»... Il y adjoint l'idée d'un système de «librairie sociale», où des comités de sages sélectionneraient des oeuvres, et où l'État assumerait la rémunération des auteurs et des éditeurs. Selon Louis Blanc, soit le créateur est purement désintéressé, soit il doit s'en remettre à l'État pour lui assurer une rémunération. Le modèle qu'il propose est de fait tout aussi excessif que celui des tenants de la propriété intellectuelle absolue: la liberté de création aurait tout à perdre de passer ainsi sous le contrôle de l'État et parier sur le pur désintéressement est à coup sûr forcer les auteurs ou inventeurs à courir les boulots alimentaires pour survivre... Heureusement, telle n'est pas la propriété intellectuelle aujourd'hui. Sa nature complexe a été dès l'origine prise en compte par les législateurs et c'est la solution d'accorder un droit de propriété temporaire et limité dans le temps qui a été retenue comme moyen de concilier la propriété de l'auteur et celle de la société, ceci afin d'établir une sorte de règlement de copropriété sur les oeuvres de l'esprit. En 1791, la loi française sur le droit d'auteur concède au créateur une propriété exclusive sur ses oeuvres durant toute sa vie, et cinq ans après sa mort. Mais après? Une fois dans le domaine public, elle retrouve sa nature de propriété collective, appartenant à tous. «On ne possède pas une maison comme on possède une mine, une forêt, comme un littoral, un cours d'eau, comme un champ. La propriété [...] est limitée selon que l'objet appartient, dans une mesure plus ou moins grande, à l'intérêt général. Eh bien, la propriété littéraire appartient plus que tout autre à l'intérêt général; elle doit subir aussi des limites», déclare Victor Hugo à la tribune du Congrès littéraire international (15). Cette limite, on la retrouve aussi dans le cas des brevets: aux États-Unis, au moment où Jefferson officie, les inventeurs se voient garantir un droit exclusif sur leurs inventions pendant quatorze ans (16). Le mécanisme se veut équilibré, et vise à concilier une protection temporaire de l'inventeur pour l'inciter à innover et la plus large diffusion possible de l'invention. «Le brevet d'invention temporaire et la concurrence, agissant l'un sur l'autre comme deux cylindres qui tournent en sens inverse, entretiennent le travail et engendrent le progrès», estime Proudhon (17). Cette propriété limitée dans le temps prend acte d'une évidence: il n'est rien de moins naturel que le droit dont dispose un créateur sur son oeuvre. Il s'agit ici de lui accorder un monopole temporaire, garanti par l'État. Ce droit ne peut être qu'un compromis défini par la collectivité. Et comme tout compromis, il est en permanence sujet à controverses. Victor Hugo, encore: «Qui expliquera les motifs pour lesquels, dans tous les pays civilisés, la législation attribue à l'héritier, après la mort de son auteur, un laps de temps variable, pendant lequel l'héritier, absolu maître de l'oeuvre, peut la publier ou ne pas la publier? Qui expliquera l'écart que les diverses législations ont mis entre la mort de l'auteur et l'entrée en possession du domaine public?» Pour lui, il s'agit de «détruire cette capricieuse et bizarre invention de législateurs ignorants (18)». L'agacement de Victor Hugo est de bon sens: pourquoi cinq ans après la mort de l'auteur, ou dix ans, ou cent ans? Pour AugusteCharles Renouard, accorder au héritiers des auteurs ou des inventeurs la propriété sur la création de leurs ancêtres, c'est «déshériter à l'avance tous les inventeurs futurs; c'est vouloir que des essais entrevus par Papin envahissent et paralysent les inventions de Watt (19)». On trouve bien sûr quelques arguments en faveur d'un droit transmissible, comme ceux avancés par l'économiste Frédéric Bastiat. Selon lui, une protection de courte durée aurait pour effet d'inciter les créateurs à «écrire vite, à abonder dans le sens de la vogue». Une propriété transmissible à sa descendance serait donc une incitation à la qualité. «Un auteur serait puissamment encouragé à compléter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire à son fils: `Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprécié. Mais il fera son public par sa valeur propre (20)». Ce raisonnement ne repose en fait sur rien de concret: l'absence de droit d'auteur n'a jamais empêché l'émergence d'oeuvres majeures, tout comme son allongement répété ces dernières années n'a réduit le nombre d'oeuvres mineures. Le temps où Victor Hugo fustigeait les idées «capricieuses et bizarres» du législateur est loin. Établie à cinq ans à la fin du XVIIIe siècle, la protection conférée par le droit d'auteur est en France passée à cinquante ans post mortem en 1866, elle est aujourd'hui de soixante-dix ans après la mort de l'auteur. Les Américains ont, eux-aussi, allongé le copyright. L'auteur bénéficiait à l'origine d'une protection de quatorze ans, renouvelable une fois. En deux siècles, sa durée a été étendue treize fois, pour atteindre désormais soixante-dix ans après la mort de l'auteur (21). Droit d'auteur et brevets: des monopoles troués L'être humain est un incorrigible copieur. Ainsi ces millions de gens qui ont la fâcheuse habitude de chanter sous la douche ­ et sans vérifier, cela va sans dire, que la ritournelle choisie est tombée dans le domaine public. Question: est-ce légal ou faut-il illico envoyer la police arrêter ces pirates de salle de bains? Un bon réflexe par les temps qui courent est de se saisir du code de la propriété intellectuelle pour passer au tamis cette situation banale et vérifier si elle est coupable. Le droit d'auteur, depuis la fin du XVIIIe, s'accroche à deux notions, deux droits exclusifs accordés au créateur: le droit de reproduction et le droit de représentation. Ce sont ces deux droits, dits «patrimoniaux», qui s'éteignent 70 ans après la mort de l'auteur, au moment où l'oeuvre rejoint le domaine public. Mais dans l'intervalle, il s'agit de les respecter et seul l'auteur peut donner son aval. 1) un droit de reproduction, défini comme «la fixation matérielle de l'oeuvre par tous procédés qui permettent de la communiquer au public d'une manière indirecte. Elle peut s'effectuer notamment par imprimerie, dessin, gravure, photographie, moulage et tout procédé des arts graphiques et plastiques, enregistrement mécanique, cinématographique ou magnétique.» (Article L-122-3). Aucun problème dans le cas de nos chantonneurs et de nos siffloteurs, puisque aucune copie n'est en jeu dans cette affaire. 2) un droit de représentation, défini comme «la communication de l'oeuvre au public par un procédé quelconque». Procédé quelconque? «Récitation publique, exécution lyrique, représentation dramatique, présentation publique, projection publique» et même «télédiffusion». Autant dire: par tous les moyens passés, présents et à venir. Mais la douche? S'il y a bien «exécution lyrique» ­ ce qui est flatteur ­ on peut douter du caractère «public» des vocalises humides. À moins qu'un membre de la famille ou un camarade de passage ne s'avise de se brosser les dents dans la même salle de bains pendant cette séance musicale. Dans ce cas, la loi est claire: il y a bien communication d'une oeuvre protégée au public, même si ce public est en l'occurrence une personne en robe de chambre, la bouche pleine de dentifrice et plutôt agacée de vous entendre étriller Que je t'aime. Vous voilà pirate, coupable de contrefaçon et susceptible d'être condamné à 3 ans de prison et 300 000 euros d'amende. Un cauchemar? Heureusement, il n'en est rien: le législateur, sans doute lui-même serin d'appartement, a prévu de borner le droit exclusif des auteurs. La loi précise bien que «une fois l'oeuvre divulguée», l'auteur ne peut interdire «les représentations privées et gratuites effectuées exclusivement dans un cercle de famille». Pas de panique non plus si aucun lien du sang ne vous lie au public en question, la formule délicieusement surannée «cercle de famille» s'entend depuis belle lurette comme englobant les amis, les proches ou les amants de passage. On relèvera que le législateur n'a pas la même permissivité pour ceux qui se hasarderaient à siffloter dans un lieu public (22). Bienvenue au pays des «exceptions» au droit d'auteur, royaume de l'article L-122-5 du Code de la propriété intellectuelle. Les droits d'auteur sont limités dans le temps, certes. Mais cette propriété, que l'on voudrait nous faire avaler comme un équivalent de la propriété physique est décidément bien trouée. En France, ce sont ainsi sept exceptions qu'énumère la loi: la représentation dans le cercle de famille, mais aussi le droit de «courtes citations» (dont on use sans restriction dans ce livre), la parodie, et même la représentation d'oeuvres dans des catalogues de ventes aux enchères. Autant de cas où la copie est légale et le copieur échappe à la piraterie. Ces limites posées par la loi aux prérogatives des titulaires de droits n'ont rien d'anecdotiques. Il suffit d'imaginer un monde où le droit d'auteur serait absolu et seulement borduré par l'entrée dans le domaine public des oeuvres. L'absence de l'exception «salle de bains» aurait pour conséquence de prohiber toute écoute d'un disque, même dans un appartement. Faudrait-il alors interdire les enceintes et rendre obligatoire l'écoute au casque? Quant à l'exception de «courtes citations», sans elle, ce livre n'existerait pas du tout: il aurait fallu demander à chaque auteur, ou à ses héritiers, l'autorisation de le citer. Certains auraient refusé, arguant du peu d'intérêt qu'ils portaient à l'ouvrage. D'autres auraient demandé de l'argent en échange. Mais on imagine plus généralement ce que cela implique: aucun commentaire de texte, aucune analyse, aucune critique littéraire s'appuyant sur le texte lui-même... Un monde à la Big Brother, où les oeuvres nous «parleraient» toute la journée, sans que jamais nous puissions en parler. On commence à le voir: les caractéristiques propres à la culture et à la connaissance rendent de fait absurde l'application d'un droit de propriété singeant la propriété physique. La copie privée: un droit à la culture? L'exception pour «copie privée» est l'une des exceptions fondamentales du droit d'auteur. Elle revient sans cesse dans l'actualité, à chaque fois au centre de polémiques violentes opposant éditeurs de livres ou producteurs de musique au public. Que dit la loi? Qu'une fois son oeuvre divulguée, l'auteur ne peut interdire «les copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective». L'ode à la copie est sans ambiguïté: oui, il est légal de photocopier le chapitre d'un livre; tout aussi licite d'enregistrer sur cassette VHS un film passant à la télévision comme il autorisé de dupliquer le dernier Madonna. Une seule condition: que la copie soit réservée à l'usage privé du copiste. Il faut être très clair: la loi ne dit rien sur la source de la copie et celle-ci peut provenir d'une bibliothèque ou d'une discothèque. Autrement dit: il est même légal d'emprunter le CD d'un ami pour le copier soi-même. Nombre de juristes estiment aussi que télécharger une oeuvre protégée par le droit d'auteur sur un site illégal s'inscrit dans ce champ. C'est bien la mise à disposition de l'oeuvre qui est interdite, pas la copie. Mettre sur un site web ouvert à tous le texte complet du dernier opus de Finkielkraut est interdit. Le télécharger, non. Tout comme offrir un CD copié vous renvoie directement dans le camp des pirates. C'est le «à chacun selon ses besoins» communiste version reprographie: tout un chacun peut copier, du moment qu'il s'agit de satisfaire son propre appétit de culture ou de connaissance. À force de culpabiliser les pseudo-pirates ou de tancer les «photocopilleurs» que nous serions tous, les plus tonitruants des ayants droit ont fini par rendre illisible ce principe. L'immense majorité des gens finit par se croire petit contrefacteur de bas étage alors même qu'il ne fait rien de répréhensible, au contraire: il s'agit là de profiter d'un embryon de droit d'accès à la culture et à la connaissance sans péage, sans barrière financière, ouvert à tous. N'est-ce pas le plus bel exemple que l'on puisse trouver d'une exception culturelle en acte? Ne soyons pas naïfs pour autant: la loi française ne fait nulle part mention d'un droit d'accès au savoir ou à la culture. Le système que l'on vient de décrire n'est que le résultat d'un empilement de textes de loi, de technologies, de compromis. La «copie privée» demeure très mal acceptée par nombre d'éditeurs et de producteurs, qui ne cessent de rappeler que c'est une exception, pas un droit; une tolérance, pas un acquis. Et l'offensive contre son existence est constante depuis plusieurs années. Elle semble même porter ses fruits, puisqu'en 2004, un projet de loi entend rayer la copie privée du droit français, au moins dans les faits. Maladie du charbon: les États-Unis menacent de copier Octobre 2001, à peine un mois après la destruction des tours jumelles du World Trade Center, les États-Unis sont en pleine psychose bio-terroriste après la découverte de lettres empoisonnées au bacillus antracis, une bactérie responsable de la maladie du charbon, souvent mortelle. L'un des rares médicaments contre cette maladie respiratoire est la ciprofloxacine, fabriquée par le groupe pharmaceutique Bayer. Le gouvernement craint la rupture de stock (23). À la frontière mexicaine, où la «Cipro» est vendue moins cher, les pharmacies sont prises d'assaut par les frontaliers américains... L'administration Bush songe à acheter des millions de doses pour prévenir une éventuelle attaque massive, mais elle bute sur le brevet de la firme allemande: aux États-Unis, la Cipro est alors protégée jusqu'en décembre 2003. Conséquence? Cela donne le pouvoir à Bayer de décider du prix et de consentir ou non à en accorder la fabrication. On est au coeur du système de la propriété intellectuelle. Bayer n'entend lâcher qu'une très faible ristourne, en proposant d'approvisionner les États-Unis pour 1,75 dollar la tablette, 210 dollars le traitement complet, bien trop cher pour le budget américain. Pourtant, d'autres laboratoires peuvent fabriquer une copie conforme de la Cipro, telle la société Barr Laboratories, producteur spécialisé de médicaments dits «génériques» comme l'Indien Cipla ou le Canadien Apotex, qui commercialise des versions identiques de molécules originales, et à des prix bien inférieurs, une fois le brevet éteint. Barr Laboratories, qui se sont préparés à la fin de l'exclusivité de Bayer en décembre 2003, assurent pouvoir d'ores et déjà lancer la production. Pour le gouvernement américain, l'affaire est délicate car, poussé par sa puissante industrie pharmaceutique, il s'oppose systématiquement dans les négociations internationales à toute entorse au droit des brevets, même dans le cas des pays pauvres ravagés par l'épidémie de sida. Sous la pression, le secrétaire d'État à la Santé Tommy Thompson sort la seule arme dont il dispose: la licence obligatoire, et menace Bayer d'accorder à Barr l'autorisation de copier la Cipro avant l'expiration du brevet. Craignant de perdre définitivement le marché, Bayer plie face aux exigences du gouvernement américain et accepte de vendre 100 millions de tablettes à 95 cents pièces, soit presque deux fois moins cher que le prix initial. Le droit des brevets, comme le droit d'auteur, est criblé d'exceptions. En France, toute utilisation d'une invention protégée dans un cadre privé, non-commercial ou à des fins expérimentales (24), est légale. Partout dans le monde, les États se sont doté de législations les autorisant à édicter une licence obligatoire dans certains cas: urgences sanitaires, intérêt national ou pratiques anticoncurrentielles. La licence «classique» respecte l'épure du monopole accordé à une firme sur son invention: pendant 20 ans, le titulaire du titre de propriété peut faire ce qu'il veut de son invention, et notamment concéder sa production ou son exploitation à des tiers sous forme de licence. Mais selon ses propres termes: il choisit lui-même ses «licenciés» et leur impose ses conditions et son prix. La licence obligatoire, parfois baptisée licence d'office, est un moyen pour les États de limiter ce pouvoir exorbitant. Beaucoup de pays en usent régulièrement, et surtout dans les domaines sensibles. Le gouvernement français peut ainsi «obtenir d'office, à tout moment, pour les besoins de la défense nationale, une licence pour l'exploitation d'une invention (25)». En contrepartie de ces licences forcées, l'inventeur reçoit une compensation financière variable. Donnant un pouvoir très fort à son titulaire, un brevet peut se transformer en arme anticoncurrentielle. La licence obligatoire est alors le moyen de déverrouiller un marché bloqué par un acteur. L'un des exemples les plus fameux est celui de l'inventeur de la photocopieuse, l'Américain Xerox, dont la première machine a été mise sur le marché en 1959. Au milieu des années 70, Xerox possédait près de deux mille brevets sur sa technologie, et en ajoutait une centaine supplémentaire par an. Pour les concurrents, il était impossible de fabriquer un photocopieur sans empiéter sur au moins l'un de ces brevets. C'est l'autorité américaine de la concurrence, la Federal Trade Commission, qui va mettre un terme à cette situation en 1975 en promulguant une licence obligatoire sur ce «portefeuille de brevets assassins». «Il était temps de casser ce monopole et de créer la concurrence. Il aurait été très difficile au marché d'y parvenir sans notre décision», raconte le chef économiste de la FTC de l'époque, Michael Scherer (26). Le brevet est un monopole. Il en a donc les défauts: son titulaire peut s'en servir pour abuser de sa position, ou fixer des prix trop élevés, sans aucun rapport avec les coûts engagés, ni en production, ni en recherche et développement. La licence obligatoire devient l'un des leviers pour limiter les abus. Contrairement à ce que tentent de faire croire certains «serial-breveteurs», elle n'affaiblit pas la propriété intellectuelle, elle en est partie intégrante. Tout comme la durée limitée dans le temps du brevet et du copyright, tout comme les exceptions au droit d'auteur, la licence obligatoire est nécessaire à un régime équilibré de droits sur la connaissance ou la culture, un mécanisme indispensable pour s'assurer que la propriété intellectuelle n'empiète sur d'autres droits, de la santé à l'accès à l'information, de la sécurité nationale à la concurrence. Pirate un jour, pirate toujours? Si personne ne considère aujourd'hui qu'enregistrer un film sur une cassette VHS est un acte de piraterie, il n'en a pas toujours été ainsi. En 1976, les studios hollywoodiens poursuivent Sony, le fabricant du Betamax, l'un des premiers magnétoscopes enregistreurs destiné au grand public. La fonction de cette machine étant de permettre de copier des films couverts par un copyright, le Betamax est, selon eux, un outil de pirate. Nous sommes aux États-Unis, pays de la common law. À la différence de la France, le droit n'y est pas aussi précis. Les textes de loi sont moins directifs et l'essentiel du droit se construit au fil du temps, grâce à la jurisprudence des tribunaux. On ne trouve pas formellement d'exceptions au copyright, avec les définitions précises que l'on peut trouver dans le Code de la propriété intellectuelle. Pas de trace, notamment, de la notion de «copie privée» ­ qui s'est appliquée sans ambiguïté sur les magnétoscopes de l'Hexagone. À la place, les Américains disposent du «fair use» (l'usage honnête) à la définition mouvante et que les tribunaux interprètent au fur et à mesure des cas qui leur sont soumis. Dont celui du magnétoscope, qui sera l'objet d'une bataille judiciaire de huit ans pour déterminer s'il s'agit d'une machine-pirate ou non, et si ses utilisateurs commettent un délit. Par leur virulence, les arguments des opposants à Sony ne sont pas sans rappeler les discours des industries culturelles d'aujourd'hui, fustigeant l'Internet et les réseaux d'échange de musique et de films. On retrouve d'ailleurs Jack Valenti à la tête de la Motion Picture Association (MPA), le syndicat des studios hollywoodiens. Dans un discours prononcé en 1982 devant le Congrès américain (27), il comparait l'arrivée des magnétoscopes à une «avalanche». Il jouait sur le sentiment anti-japonais caractéristique d'une Amérique dont l'hégémonie économique se voyait chahutée par un concurrent très offensif. Certes, la majorité des fabricants de magnétoscopes sont japonais, et le cinéma, lui... est américain. «Les Japonais ne peuvent copier [nos] films par un assaut frontal, mais ils peuvent les détruire avec ce magnétoscope». Selon Valenti, cette machine «est aux producteurs de films et au public ce que l'étrangleur de Boston est aux femmes seules chez elle». L'incertitude prendra fin en 1984, avec une décision de la Cour Suprême favorable à cette nouvelle technologie de l'époque. Primo, l'enregistrement de films à la télévision tient bien du «fair use». Secundo, les fabricants de magnétoscopes ne peuvent être tenus responsables des usages potentiellement répréhensibles de ces machines. La Cour fait remarquer qu'il serait absurde d'interdire une technologie au prétexte qu'une partie de ses usages serait illégale. C'est la logique du couteau; s'il peut servir à commettre des meurtres, il sert aussi à découper. Le meurtre est illégal, pas le couteau. À Hollywood de se débrouiller avec cette nouvelle donne. Les studios s'en sortiront très bien puisqu'en 2002, 46% de leurs revenus provenaient de la vente et de la location de VHS et de DVD. La jolie histoire des nations-pirates L'exemple de la bataille du magnétoscope illustre un cas fréquent en propriété intellectuelle: la loi ou les décisions de justice font évoluer en permanence la frontière entre piraterie et copie légale. Rien de plus logique: nous sommes bien en présence d'un droit fondé sur un compromis social, garanti par la puissance publique. Les États, les tribunaux et les électeurs ont donc vocation à choisir comment ils dessinent leurs législations sur la propriété intellectuelle, comment ils arbitrent entre copie légale et piraterie, comment ils établissent la balance entre une protection stricte et la circulation ouverte des oeuvres et idées. La première de ces décisions est d'accorder ou non un droit de propriété intellectuelle à telle ou telle catégorie de créateurs. Ce qui renvoie, bien sûr, à des questions ambitieuses: qu'est-ce qu'un inventeur? qu'est-ce qu'un artiste? mais aussi à des choix de politique économique, liés au niveau de développement d'un pays. L'histoire propose des dizaines d'exemples où des pays ont choisi de peu ou de ne pas protéger la propriété intellectuelle afin d'encourager l'essor d'une industrie à partir de l'imitation. C'est ce que rappelle un rapport commandé par le gouvernement anglais sur le sujet (28): «Historiquement, les régimes de propriété intellectuelle ont été utilisés par les pays pour poursuivre ce qu'ils considéraient comme leur propre intérêt économique. Beaucoup de pays ont modifié leur régime à différentes étapes de leur développement économique, au rythme où leur perception de ces sujets (et leur statut économique) changeait». C'est le cas de l'Inde avec son industrie pharmaceutique (29). Après le départ du colonisateur britannique en 1947, le pays s'est retrouvé avec une loi sur les brevets datant de 1911 assurant une protection forte aux médicaments. Résultat? Une industrie pharmaceutique autochtone minimale, peu de fabrication locale et des médicaments à des prix élevés, conséquence des politiques tarifaires décidées par les firmes étrangères titulaires des brevets. En 1970, le pays décide de réformer son système afin de sortir de cette situation: exit les brevets sur les médicaments, l'Inde ne veut plus dépendre du bon vouloir de l'industrie pharmaceutique anglaise ou américaine. Plusieurs laboratoires profitent de la nouvelle situation pour fonder leur commerce sur la copie de médicaments mis au point par des sociétés étrangères. Une industrie prospère apparaît: Cipla et Ranbaxy en sont les principaux représentants, mais au total ce sont plus de 20 000 entreprises qui travaillent dans ce secteur, et assurent plusieurs centaines de milliers d'emploi. Plus important encore: les médicaments peuvent être vendus à des coûts les plus bas possibles, grâce aux économies faites sur la recherche et développement et à une loi contrôlant les prix. Le 1er janvier 2005, l'Inde a promis d'accepter les brevets sur les médicaments, une obligation contractée en signant l'accord sur les Aspects des droits de propriété intellectuelle touchant au commerce (ADPIC), dans le cadre de l'OMC. Si l'industrie locale se montre évidemment inquiète de cette échéance, elle dispose désormais de nombreux d'atouts: la longue «parenthèse» sans brevet a permis de développer les compétences locales: ingénieurs et chercheurs compétents et bien formés, système de distribution efficace, normes de qualité proches des niveaux des pays occidentaux. Depuis quelques années, les firmes indiennes ont même investi dans la recherche et développement, pour sortir progressivement du modèle de pays imitateur et devenir un pays innovateur. Ce modèle de développement a bien entendu provoqué les hurlements des multinationales de la pharmacie, rendues hystériques par les agissements de cette nation-pirate. Mais ce n'est qu'un exemple parmi de nombreux dans l'histoire. On peut citer Taiwan et la Corée du Sud, copieurs pendant leur décollage, entre les années 60 et 80. La Corée a ainsi reconnu certains brevets dès 1961, mais leur validité se limitait à 12 ans et aucune protection n'était accordée sur la nourriture, la chimie ou la pharmacie (30). En Europe, au milieu du XIXe siècle, les batailles entre pro-brevets et anti-brevets ont aussi été d'une virulence rare (31). La Hollande a même totalement aboli les brevets entre 1869 et 1912. Et la Suisse a résisté jusqu'en 1887 à leur introduction, sous la pression des industriels locaux qui préféraient copier les inventions étrangères. Même les États-Unis ont usé des souplesses d'un régime de propriété intellectuelle adapté à leurs besoins. Mieux, à la différence des Indiens ou des Européens qui ne faisaient aucune différence entre inventions étrangères ou locales, le pays a longtemps pratiqué une politique protectionniste en ce domaine. Entre 1790 et 1836, la toute jeune république américaine dépendait fortement des importations de technologies étrangères et n'accordait des brevets qu'à ses ressortissants et pas aux étrangers. Idem en matière de copyright: jusqu'en 1891, seuls les américains pouvaient prétendre à une quelconque protection de leurs livres. Toutes les oeuvres britanniques, très majoritaires à l'époque, circulaient librement, procurant des revenus faciles aux éditeurs locaux. Et nombre de personnalités influentes défendaient ce choix d'exception culturelle (32) américaine, comme l'économiste Henry Carey: «Ce que l'on appelle libre commerce ressemble au maintien des monopoles étrangers pour nous fournir des habits et du fer; et le copyright international ressemble à la poursuite du monopole dont l'Angleterre a si longtemps bénéficié en nous fournissant des livres». Les États-Unis ont fini par signer un traité international sur le copyright, quand le pays a estimé qu'il avait plus à perdre qu'à gagner d'une politique protectionniste. Mais un pays peut-il encore aujourd'hui choisir le mode de développement de l'Inde, des ÉtatsUnis ou de la Corée? Non, depuis la signature des accords ADPIC qui établissent des standards minimaux, proches de ceux en vigueur dans les pays développés, dans tous les domaines de la propriété intellectuelle. Les conventions internationales, sur les brevets ou le droit d'auteur, accordaient jusque-là beaucoup de flexibilité aux pays signataires (la première étant bien souvent de ne pas les signer) mais «avec l'avènement des accords ADPIC, une grande part de cette flexibilité a été enlevée. Le processus d'apprentissage technologique et le passage de l'imitation et de l'ingénierie inverse à la mise en place de capacités innovantes authentiquement locales doivent être désormais envisagées sous un angle différent du passé (33)» . La contre-réforme de la propriété intellectuelle Il n'y a pas une façon monolithique d'envisager la propriété intellectuelle. Ces droits très particuliers accordés aux inventeurs et auteurs n'ont décidément rien de commun avec la «propriété» au sens commun. Monopoles temporaires accordés par la collectivité ayant pour but de protéger les créateurs et de favoriser l'inventivité et l'innovation, ils sont un moyen au service d'un objectif d'intérêt général, et non une fin en soi. Cette évidence a été perdue de vue ces dernières années. Le durcissement des droits et la suppression ou l'affaiblissement progressif de toutes les limites posées au pouvoir du «propriétaire» dessinent une véritable contre-réforme de la propriété intellectuelle. Sa réforme date, en France, de la fin du XVIIIe: on accordait enfin un statut aux auteurs et inventeurs, tout en garantissant l'intérêt général. La propriété intellectuelle était bien une propriété publique, partagée entre le créateur et la société. Aujourd'hui, cet équilibre est rompu. ------------ Notes: ------------ 1. Charles Aznavour et al., Une lettre ouverte des chanteurs pour la défense de leurs droits, 25 janvier 2001. 2. Le droit d'auteur protège automatiquement, et sans formalité, toute oeuvre de l'esprit 70 ans après la mort de l'auteur, en France. Les auteurs et compositeurs dépendent de ce régime. Les producteurs et les interprètes bénéficient des «droits voisins», qui courent 50 ans après la première diffusion de l'oeuvre. 3. Dominique Sagot-Duvauroux, La propriété intellectuelle, c'est le vol!, p. 141, Les Presses du Réel, Dijon, 2002. 4. Fritz Machlup et Edith Penrose, «The patent controversy in the Nineteenth Centur y», The Journal of Economic History, mai 1950. Et Dominique SagotDuvaroux, La propriété intellectuelle..., op. cit., p. 11 5. Fritz Machlup et Edith Penrose, op. cit. 6. Dominique Sagot-Duvauroux, op. cit., p. 131 7. Frédéric Bastiat, Discours au cercle de la librairie, 16 septembre 1847, in Dominique Sagot-Duvauroux, op. cit., p. 8. Frédéric Bastiat, Discours au cercle..., op. cit., p. 44. 9. Anne Latournerie, Aux sources de la propriété intellectuelle, www.freescape.eu.org/biblio 10. Pierre-Joseph Proudhon, Les Majorats Littéraires (1863), in Dominique SagotDuvauroux, op. cit., p. 155 11. Victor Hugo, Discours d'ouverture du Congrès littéraire international, 17 juin 1878, in Jan Baetens, Le Combat du droit d'auteur, p. 158, Les impressions nouvelles, Paris, 2001. 12. Lawrence Lessig, The Futur of Ideas ­ The fate of the commons in a connnected world, p. 94, Vintage Books, New York, 2002. 13. Le droit s'échine, souvent avec grande difficulté, à distinguer l'idée, réputée de «libre parcours», et l'invention, qui ne serait que l'application concrète d'une idée. 14. Louis Blanc, Travail Littéraire (1850), in Dominique Sagot-Duvauroux, op. cit., p. 259. 15. Victor Hugo, Congrès littéraire international de 1878, séance du 25 juin, in Jan Baetens, Le combat..., op. cit., p. 164 16. Kenneth Dobyns, The Patent Office Pony, a history of the early patent office, Sergeant Kirkland's, Spotsylvania, 1994. 17. Pierre-Joseph Proudhon, Les Majorats Littéraires (1863), in Dominique SagotDuvauroux, op. cit., p. 235. 18. Victor Hugo, Congrès littéraire international de 1878, séance du 25 juin, in Jan Baetens, Le combat..., op. cit., p. 163. 19. Dominique Sagot-Duvauroux, op. cit., p. 81-82 20. Frédéric Bastiat, Discours au cercle de la librairie, 16 septembre 1847, in Dominique Sagot-Duvauroux, op. cit., p. 48. 21. Lawrence Lessig, The future of ideas..., op. cit. 22. Ce qui fait de tout un chacun un contrefacteur quasi quotidien, dès qu'il chantonne dans un train, une rue, une file d'attente. Tout le monde est donc bien pirate, et sans forcément le savoir. 23. Keith Bradsher, Cipro; «US Says Bayer will cut cost of its Anthrax Drug», The New York Times, 24 octobre 2001. 24. Code de la propriété intellectuelle, article L613-5. 25. Code de la propriété intellectuelle, article L613-19. 26. François Lévêque et Yann Ménière, Économie de la propriété intellectuelle, p. 96, La Découverte, Paris, 2003. 27. Témoignage de Jack Valenti, président de la MPAA, devant le Congrès, le 12 avril 1982. Cité par Lawrence Lessig, The Future of Ideas, op. cit., p. 195. Et disponible sur le site de l'Electronic Frontier Foundation (www.eff.org). 28. Commission on intellectual property rights, Integrating intellectual property rights and development policy, p. 18, Londres, septembre 2002. 29. Hemant N. Joshi, Analysis of the Indian Pharmaceutical Industry, Pharmaceutical technology, janvier 2003. Voir aussi le site de l'Indian Drug Manufacturers Association (www.idma-assn.org). 30. Commission on intellectual property rights, op. cit., p. 20 31. Fritz Machlup & Edith Penrose, The Patent Controversy..., op. cit. 32. La formule appliquée à ce cas, comme la citation qui suit, provient de Dominique Sagot-Duvauroux, op. cit., p. 12 33. Commission on intellectual property rights, op. cit., p. 20. Chapitre 2 IDÉES REÇUES «Pour apprécier la valeur de la protection de la propriété intellectuelle, on pourrait la comparer à la fiscalité. Pratiquement personne n'affirme que plus il y a d'impôts [ou moins il y a d'impôt], mieux cela vaut. Toutefois, certains ont tendance à considérer que l'extension de la protection de la propriété intellectuelle est une bonne chose qui va de soi», écrivent les auteurs d'un rapport gouvernemental britannique (1). Depuis plus de deux cents ans, on s'invective pour savoir si le droit d'auteur est un droit naturel ou non; s'il faut protéger les inventions deux ans, cinq ans ou à perpétuité; et aujourd'hui, c'en serait terminé? En la matière, le discours dominant postule désormais que le brevet et le droit d'auteur seraient bénéfiques et sans défauts. Absurde. Penser ainsi c'est croire qu'une protection toujours plus large de l'immatériel, de la culture, des idées, soit la seule voie pour favoriser la créativité et l'innovation. Ainsi, toute critique de la propriété intellectuelle deviendrait alors ou «communiste (2)», ou «libérale-libertaire (3)», ou «anarchiste (4)». Ces sophismes qui empoisonnent le débat depuis des années reposent sur le mensonge, l'abus, l'approximation. Il conviendrait de décrypter ces discours, en les distinguant secteur par secteur, type de protection par type de protection. Idée reçue n°1: «Copier un morceau de musique, c'est comme voler un CD en magasin» Juin 1999. Shawn Fanning met à disposition sur l'Internet ce qui deviendra le cauchemar de l'industrie du disque: Napster. Le service mis au point par cet étudiant californien de 18 ans s'appuie sur une avancée technologique du milieu des années 90, le format MP3, qui permet de stocker une chanson dans une taille inférieure au fichier original et de l'expédier par e-mail en un temps relativement court. Fanning ajoute la puissance du réseau à cette technologie. Avec Napster, tous les internautes peuvent partager les fichiers MP3 présents sur leur disque dur; c'est l'émergence du «pair-à-pair» (peer-to-peer, ou P2P). Le succès est fulgurant. En quelques mois, plusieurs millions de personnes prennent l'habitude de puiser dans ce juke-box universel. L'abondance de ce catalogue sans frontière dévalue le modèle centenaire des oeuvres diffusées sur des supports physiques, avec ses magasins à l'offre forcément limitée et ses fonds de catalogue non-exploités. Les majors du disque réagissent très vite contre le trublion, et la Recording Industry Association of America (RIAA), le syndicat professionnel américain des majors, porte plainte pour «violation massive des droits d'auteur ». Le soutien de quelques artistes, comme ceux du groupe Offspring, n'y suffira pas, la RIAA l'emportera et, en juillet 2001, la justice ordonne l'arrêt du service. Fin de la fête? Au contraire. Les dizaines de millions d'orphelins de Napster se ruent sur les clones comme Kazaa, Gnutella ou eDonkey qui fleurissent pour le remplacer. Autant de services qui permettent d'échanger de la musique, mais désormais aussi des films, des logiciels, des images. Et surtout, les successeurs du logiciel de Fanning ont tiré les enseignements de la guérilla judiciaire précédente. Napster était une entreprise basée en Californie, qui hébergeait sur ses machines la liste de toutes les chansons proposées à l'échange par les internautes. C'est ainsi que la justice américaine a considéré qu'elle pouvait savoir ce que ses utilisateurs faisaient, et devait donc les empêcher de copier illégalement de la musique (5). Kazaa et les autres, eux, sont totalement décentralisés: une fois le logiciel téléchargé, les internautes se débrouillent entre eux et aucune trace de leurs activités ne transite par les ordinateurs des firmes concernées. Ce principe leur sert de parapluie judiciaire. En décembre 2003, la Cour Suprême des Pays-Bas rejette la plainte de la Buma Stemra (l'équivalent local de la Sacem) contre Kazaa, car celui-ci ne peut maîtriser les usages des internautes. Au nom de la logique déjà suivie par la Cour Suprême américaine en 1984 pour refuser l'interdiction du magnétoscope, le juge Stephen Wilson aboutit aux mêmes conclusions et déboute en avril 2003 studios et de labels musicaux qui réclamaient l'interdiction de Groskter et Streamcast. Car selon lui, les usagers du P2P peuvent «les employer à la fois à des fins légales et illégales. Groskter et Streamcast ne sont pas significativement différents des entreprises qui vendent des magnétoscopes-enregistreurs ou des photocopieurs, ces deux produits pouvant être et étant de fait utilisés pour attenter au droit d'auteur (6)» mais aussi pour distribuer des «bandesannonces de films, des chansons libres de droit et d'autres oeuvres non protégées par le droit d'auteur», comme celles «de Shakespeare». Pour les industries culturelles, c'est l'échec. Les majors et les studios vontils mettre un terme à leur offensive et tenter de composer avec ces nouveaux moyens de distribution? Non. En septembre 2003, la RIAA lance une série de procédures judiciaires contre des utilisateurs des différents services. Et l'Europe suit l'exemple à l'été 2004, avec une plusieurs dizaines de plaintes déposées par des studios et des maisons de disques. La guerre lancée par les industries culturelles contre le P2P devient un combat contre leurs propres clients. Le veto sur les technologies de diffusion Cette hargne déployée par les industries culturelles est une constante depuis l'apparition du droit d'auteur. Chaque nouvelle avancée technologique dans le domaine de la reproduction ou de la diffusion des oeuvres s'est accompagnée d'une bronca, avec une régularité qui laisse songeur. Le milieu du XIXe vit notamment des querelles récurrentes entre titulaires de droits et fabricants des premiers appareils de reproduction et de diffusion de la musique, affrontements dont les débats actuels portent encore l'empreinte. L'une des plus populaires de ces machines, le Pianista Debain (7), un appareil à manivelle qui utilisait des planches cloutées pour actionner les touches d'un piano, s'est ainsi retrouvée dans le collimateur des ayants droit de Verdi, les frères Escudier. L'invention d'Alexandre-François Debain n'était pas la seule à fâcher les éditeurs et certains auteurs: devant le succès croissant des appareils jouant de la musique, de l'orgue de barbarie au piano automatique en passant par les boîtes à musique, une brochette de compositeurs ­ Berlioz, Gounod et Rossini, entre autres ­ ont publié un manifeste radicalement anti-reproduction: «Ce serait une grande erreur que de croire que plus une musique est populaire, plus elle enrichit l'éditeur et ajoute à la renommée du compositeur. Lorsqu'une musique est trop connue, on s'en fatigue, on cesse de l'exécuter, on ne l'achète plus.... Cette lassitude qui remplace l'empressement est surtout fatale lorsque le succès, au lieu de se maintenir dans la région du goût et parmi les classes plus élevées, descend et se vulgarise (8)». Tout est dit: la reproduction mécanique, en facilitant la diffusion large et démocratique de la musique, la «vulgarise». C'est au nom d'une vision élitiste et profondément réactionnaire de l'oeuvre que les artistes et éditeurs réclament alors un droit de contrôle sur les modes de diffusion et d'enregistrement. Ils ne veulent pas seulement toucher une juste rétribution sur leurs compositions, mais exigent aussi de pouvoir choisir par quels canaux elles atteignent le public. Cette exigence n'a rien d'anodin. Étendre le droit exclusif de l'auteur jusqu'au choix du mode de diffusion ou du format de reproduction revient à lui donner un pouvoir de censure technologique, à lui confier la responsabilité d'orienter les modes de réception des oeuvres par le public. Était-ce l'intention originelle des défenseurs du droit d'auteur? La justice du XIXe, en tout cas, a hésité avant de confier ce pouvoir très large de contrôle aux titulaires de droits. Les débats finiront même par aboutir à une loi instituant une libéralisation totale des instruments de reproductions mécaniques et sonores. Article unique de ce texte entré en vigueur en 1866 en France: «La fabrication et la vente des instruments servant à reproduire mécaniquement des airs de musique, qui sont du domaine privé, ne constituent pas le fait de contrefaçon musicale (9)». C'est l'explosion des pianolas, mélographe-mélotropes, cartons, planchettes et autres cylindres. Jusqu'à l'apparition des premiers phonographes, capables de reproduire non seulement une mélodie, mais aussi la voix et les réelles sonorités du live. Cette innovation, qui rend soudain plus réelle la musique enregistrée, provoque un revirement et, dès 1905, un Bureau de perception des droits de reproduction mécanique devient le passage obligatoire pour toute personne désireuse de mettre un disque sur le marché. Désormais, il faudra demander l'autorisation (et payer, bien sûr) à ce Bureau avant d'envisager toute reproduction ou toute nouvelle technologie. Comme le fait remarquer le musicologue Peter Szendy, «dorénavant, nos écoutes phonographiques s'inscriront dans un dispositif juridique réglé, dont les marques, discrètes mais bien visibles, seront ces `timbres' collés sur les disques et portant le cachet des ayants droit (10)» . Une centaine d'années plus tard, nous en sommes toujours là. Tout nouveau canal de diffusion des oeuvres, tout nouvel appareillage de reproduction ou d'écoute doit recevoir l'aval des titulaires de droits. C'est à l'aune de cette conception étendue du droit d'auteur qu'il convient d'examiner les charges répétées des industries culturelles contre l'Internet. Le téléchargement? «C'est du vol ordinaire, c'est la même chose que piquer un CD à la Fnac, sauf qu'en sortant du magasin, deux vigiles ne vous interpellent pas (11)», estime Pascal Nègre, patron la filiale française d'Universal Music. «Il faut savoir que télécharger un film, c'est comme voler un DVD dans un rayon de la Fnac (12)», déclare de son côté Nicolas Seydoux, patron de la Gaumont. La similitude de ces deux anathèmes est frappante. L'analogie avec la vulgaire rapine vise à culpabiliser, à provoquer une prise de conscience morale. Mais ce n'est pas tant le mot vol (abusif, par ailleurs, mais nous y reviendrons) qu'il faut relever, mais plutôt l'évocation d'un distributeur qui se proclame «agitateur depuis 1954» et qui compte pour un quart des ventes de musique enregistrée en France. L'habitude a été prise d'appeler les producteurs de musique des «maisons de disques», et ce n'est pas un hasard car la vente de disques est bien l'essentiel de leur activité: les chansons sont pressées sur des galettes, aujourd'hui le CD hier le vinyle, et vendues aux consommateurs dans les magasins. Le support a pris le pas sur l'oeuvre elle-même. L'Internet et les systèmes d'échange P2P menacent le support et toute la chaîne commerciale qui l'accompagne, bien plus que les oeuvres. C'est la seule raison pour laquelle les majors du disque s'en prennent à un canal de diffusion qui a déjà séduit 8 millions de personnes en France (13). La rémunération, voilà le point sensible, et c'est bien ce que pointent Pascal Nègre et Nicolas Seydoux en usant du mot «vol». Car aujourd'hui, personne ne paie les oeuvres téléchargées sur les systèmes de P2P; artistes, auteurs, compositeurs, éditeurs ou producteurs ne touchent pas un centime sur ces échanges. Et il serait absurde de défendre une telle situation. Mais s'agit-il pour autant de «vol»? Non. Il s'agit au pire d'une copie illégale. Voler un CD en magasin cause un dommage direct et tangible à toute la chaîne musicale. Rien de tel avec un morceau téléchargé: tous les coûts ­ connexion au réseau, CD vierge ­ sont assurés par les utilisateurs eux-mêmes. Et rien ne dit qu'il s'agit là d'une vente perdue. Dans un certain nombre de cas, les téléchargements conduisent à des achats (14), de même il faut admettre que la variété de l'offre sur ces services engendre la découverte de nouveaux artistes (15). Mais au-delà des querelles sémantiques, la question se pose: peut-on rémunérer la création sans concéder à l'industrie musicale un droit de veto sur les technologies? Même en matière musicale, des précédents existent. Que l'on pense aux radios-pirates des années 80. En 1985, une loi a institué la «licence légale» pour la radio. Avant cette date, pour respecter la législation à la lettre, les programmateurs auraient dû demander l'autorisation pour chaque album qu'ils comptaient diffuser. On perçoit l'usage néfaste qu'auraient pu faire les producteurs d'une telle situation, notamment en termes de favoritisme entre les différentes stations de radio. Pour prévenir cela, la loi a prévu que producteurs et artistes-interprètes ne peuvent s'opposer à la diffusion de leurs albums. En contrepartie, ils perçoivent un pourcentage sur le chiffre d'affaires des entreprises concernées. La logique a été étendue aux boîtes de nuit, et plus généralement à tous les lieux publics qui diffusent de la musique. Le droit de propriété tout puissant a été transformé en droit à rémunération de manière à ne pas brider le développement des radios. Aux États-Unis et en Europe, un nombre croissant de voix réclament une semblable mesure pour le P2P. Les internautes seraient libres d'échanger de la musique, et une taxe serait prélevée, au choix, sur le chiffre d'affaires des firmes proposant le logiciel, ou sur celui des fournisseurs d'accès à l'Internet. En France, l'Adami, la société civile qui gère les droits des artistes-interprètes a apporté son soutien à cette proposition en décembre 2003, à la plus grande fureur du syndicat des producteurs, accrochés à un droit exclusif, pour qui une telle mesure «légitimerait la piraterie». Légitimer, non. Légaliser, oui, c'est bien l'idée... Idée reçue n°2: «La copie de médicaments entrave la recherche pharmaceutique» Le brevet sur les médicaments a longtemps été le symbole de l'efficience d'un titre de propriété sur une invention (16). Assurés d'un monopole de vingt ans sur leurs nouvelles molécules, les laboratoires pharmaceutiques n'hésitaient pas à s'engager dans de coûteux programmes de recherches et mettaient en place des essais cliniques sur des centaines ou des milliers de patients. N'est-ce pas là le sens même du brevet? Les inventeurs se voyaient garantir un marché qui rentabilisait leurs investissements et le public y trouvait son compte, avec de nouvelles molécules capables d'enrayer de nombreuses maladies. Survient le sida. L'épidémie est planétaire, soudaine, et le virus HIV rétif aux traitements classiques. Dans un premier temps, le brevet va jouer son rôle incitatif: les laboratoires vont finir par mettre au point les trithérapies, association de trois molécules différentes capables de bloquer l'évolution de la maladie. Avant cela, un séropositif se savait condamné, les tritathérapies vont donc redonner l'espoir à des millions de malades. Début 2000, une année de traitement coûte environ 12 000 dollars par personne (17), une somme élevée, mais que les systèmes de santé des pays riches peuvent assumer. Pas les pays les plus pauvres, sans infrastructures sanitaires. Cependant, les firmes pharmaceutiques s'affirment incapables de baisser leurs tarifs, par crainte de ne plus pouvoir amortir leurs investissements. Pour la première fois sur une telle échelle, le système vertueux des brevets appliqué à la recherche de nouveaux médicaments montre ses limites. Salué comme un quasi-miracle au Nord, l'avènement des trithérapies ajoute une inégalité de plus à la mondialisation et il devient insupportable de voir des pays entiers dévastés par l'épidémie alors même que les traitements existent. Pour l'ex-président des États-Unis Bill Clinton, ce blocage est moralement intenable: «Quand les historiens étudieront notre époque, ils verront que notre civilisation a dépensé des millions de dollars pour éduquer les gens à propos du fléau du virus HIV et du sida, qui a déjà emporté 25 millions de vies et pourrait infecter encore 100 millions de personnes dans les huit années à venir. Mais ils ne trouveront pas civilisée notre incapacité à traiter 95% des gens touchés par la maladie. Alors même que la médecine permet de transformer le sida d'une sentence de mort en une maladie chronique [...], cette rétention des traitements apparaîtra aux historiens futurs aussi moyenâgeux que la saignée (18)». Les solutions à ce drame existent pourtant. En dépit du refus des laboratoires occidentaux, il est évident que la copie peut permettre d'endiguer ce fléau. En Inde, où les brevets sur les médicaments n'existent pas, les sociétés Cipla ou Ranbaxy sont capables de produire des trithérapies à coût très faible. Mais encore faut-il pouvoir les acheminer aux populations concernées. En l'occurrence, la règle est simple: il est impossible de distribuer une copie de médicament encore sous brevet dans un pays reconnaissant ces mêmes brevets. En théorie, cette limitation ne devrait pas poser de problèmes car les pays les plus pauvres, ne disposant pas d'industrie pharmaceutique, n'ont de fait aucune raison de légiférer dans ce domaine, sauf à sacrifier leur population. Et l'Inde, par exemple, a montré que les pays en développement savait se prémunir en refusant d'accorder des brevets sur les médicaments, encourageant ainsi une industrie de la copie à bas prix. En théorie, il ne devrait donc pas y avoir d'obstacles à l'acheminement de clones peu onéreux de tritérapies vers les pays les plus touchés par la maladie, Afrique Noire en tête. Malheureusement, alors que l'épidémie du sida explose, de façon concomitante se met en place un chantier international crucial: en 1994, les pays membres de l'Organisation Mondiale du Commerce ont posé les bases d'un accord sur les Aspects de droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) (19). Ce traité vise à établir un seuil minimum de protection des droits de propriété intellectuelle dans le monde entier, dans tous les secteurs, droit d'auteur, marques et brevets. Dans le cas des médicaments, tous les pays doivent se conformer à la même norme et octroyer un monopole de 20 ans sur toute nouvelle molécule. Voilà les nations les plus pauvres sommées de se conformer aux mêmes critères que les pays riches. Voilà le Botswana, dont 35% des 1,6 million d'habitants sont séropositifs, tenu de reconnaître les brevets sur les médicaments, et de se priver de l'accès à des copies de traitements à prix réduits alors même qu'il ne peut financer le coût des molécules originales. C'est à peine si un délai de grâce a été accordé à certaines nations pour transposer l'accord dans leurs législations nationales: si les pays développés ont dû obtempérer dès 1996, certains pays en développement (l'Inde, par exemple) ont jusqu'en 2005 et les pays les moins avancés jusqu'en 2016. La crise du Sida révèle l'absurdité d'un tel traité international. Comme s'il s'agissait d'accepter de rayer de la carte des populations entières au nom d'un brevet tout puissant. Le brevet s'érige en principe de toute chose, et la santé est subordonnée à son fonctionnement harmonisé sur toute la planète. C'est là une évidente perversion la propriété intellectuelle censée pourtant promouvoir les avancées technologiques et scientifiques. Qui pourrait soutenir que les brevets existent pour donner à des entreprises un pouvoir de vie ou de mort sur des populations entières? Sous la pression de l'opinion publique, des associations et des pays les plus pauvres, l'OMC s'emploie désormais à amender cet accord scélérat. Ce sera la «Déclaration de Doha» de novembre 2001, où les membres de l'Organisation affirment la prééminence du droit à la santé sur le droit du commerce et confirment le rôle fondamental des licences obligatoires: en cas d'urgence sanitaire, les États peuvent recourir à cet outil pour autoriser un laboratoire à copier une molécule pourtant couverte par le brevet. C'est la stratégie adoptée, avec succès, notamment par le Brésil. Le programme national anti-sida lancé par ce pays au début des années 90 a très vite buté sur un problème de coût: sur les 500 millions de dollars consacrés au programme, les 3/5 sont destinés à l'approvisionnement en médicaments (20). Un laboratoire brésilien, Far-Manguinhos, a été mandaté pour produire à bas prix des traitements. Et à deux reprises, en 2001 et 2003, le Brésil a menacé des firmes pharmaceutiques telles que Roche ou Merck d'édicter une licence obligatoire sur certains de leurs produits afin de les forcer à diminuer drastiquement leur prix. Résultat? Sur les 600 000 séropositifs que compte le pays, plus d'un quart se voient fournir gratuitement les traitements qui les maintiennent en vie. Les admissions en hôpital dues au sida ont diminué de 80% depuis 1996. Et le nombre de séropositifs et la mortalité liée au sida sont deux fois inférieurs aux prévisions faites au début des années 90. Blocage américain et failles des brevets Le succès brésilien n'est pas exportable, car il impose la présence sur le territoire d'une industrie pharmaceutique capable de produire des médicaments. Or la majorité des pays les plus touchés par l'épidémie de sida n'en disposent pas. Dans cette situation, la licence obligatoire ­ par essence limitée au pays qui l'édicte ­ n'est d'aucune utilité et l'importation de copies en provenance de pays tiers reste alors la seule voie possible. Au moment de la Déclaration de Doha, les États membres de l'OMC avaient bien conscience de cet écueil, mais ils avaient laissé à une négociation ultérieure le soin de régler ce point pourtant essentiel. Pendant deux ans, les ÉtatsUnis poussés par des laboratoires feront obstacle à tout arrangement et refuseront de signer un accord autorisant l'import-export de copies à bas prix en cas de nécessité sanitaire. Tous les prétextes seront invoqués: crainte de voir des copies destinées à des pays pauvres revenir en contrebande dans les pays riches; risque de laisser des pays en développement dotés d'une industrie pharmaceutique dupliquer des molécules de confort, comme le Viagra; inquiétude de perdre le marché des riches vivant dans les pays pauvres. À force d'entêtement, l'industrie pharmaceutique a fini par démontrer l'inverse de ce qu'elle prônait, la preuve étant faite que ce n'était pas les médicaments de demain que les labos défendaient, mais bien leurs marchés d'aujourd'hui. En août 2003, à quelques jours du début du sommet de l'OMC à Cancun, au Mexique, les États-Unis ont dû enfin accepter un mécanisme de licence obligatoire internationale (21), permettant aux pays ne disposant pas de capacités de production pharmaceutique d'importer des copies de molécules en provenance de pays tiers à prix bradés. L'accord pré-Cancun aurait-il mis fin à une situation moralement intenable? Bien sûr que non. Cette affaire n'a pas seulement révélé l'arrogance de laboratoires accrochés à leurs parts de marché, elle a mis en exergue la quasi-banqueroute d'une production de nouveaux traitements qui repose trop sur la propriété intellectuelle et sur les marchés des pays riches. En quelques mois, tous les défauts du système sont apparus, effritant le dogme du brevet nécessaire à l'invention de nouveaux médicaments. Désormais, on sait que ce slogan repose sur une série de mensonges. Tout d'abord, il est faux de prétendre que les brevets appliqués aux médicaments auraient fait leurs preuves dans les pays riches. Cet argument simpliste omet un détail essentiel: le système tel qu'il est appliqué dans les pays développés repose sur le brevet, mais un brevet amputé de l'un de ses attributs principaux, la fixation du prix de l'invention par son inventeur lui-même. Qui décide du prix des molécules en France? L'État, acheteur unique des traitements remboursés par la Sécurité sociale. Comme dans la majeure partie des pays riches. C'est le seul moyen de rendre moralement soutenable le colossal pouvoir de marché que donne le brevet. S'il ne choque personne que la firme titulaire d'un brevet de machine industrielle décide de le vendre à un prix exorbitant, il n'en est pas de même dans le domaine de la santé. Ainsi, dans la plupart des pays où le brevet sur les médicaments est reconnu, il a été couplé avec un système de sécurité sociale assurant la quasi-gratuité de l'accès aux traitements et à un mécanisme de fixation des prix par l'État pour éviter l'explosion des budgets de santé. Très peu de pays développés laissent aux firmes pharmaceutiques la liberté d'établir leurs tarifs. C'est le cas des États-Unis avec des résultats sans ambiguïté: les médicaments y sont vendus plus de deux fois plus cher qu'en France (22) et les citoyens doivent se débrouiller avec des assurances privées, qui choisissent ou non de rembourser certains traitements en fonction de la demande, mais aussi des conditions tarifaires qu'elles peuvent obtenir du producteur. Pire: le filet social fédéral destiné aux 40 millions de personnes âgées et aux handicapés, le programme Medicare, a pendant des décennies exclu le remboursement des médicaments. Cette situation impensable en Europe n'a été corrigée qu'en décembre 2003, avec la mise en oeuvre par George Bush d'une réforme destinée à corriger cette faille dans le système de santé américain. Une décision d'ailleurs partielle, car les premiers 250 dollars restent aux frais du patient, et prise à la suite d'une polémique de plusieurs mois sur le prix élevé des traitements aux États-Unis, où l'on aura vu des cars de personnes âgées franchir la frontière avec le Canada ­ où les tarifs sont contrôlés ­ pour aller faire le plein de médicaments à des coûts raisonnables. Si cette affaire de «brevet tronqué» et de prix fixés par l'État est fondamentale lorsque l'on raisonne sur l'application des droits de propriété intellectuelle au secteur pharmaceutique, c'est que ce point essentiel n'est jamais évoqué par les promoteurs d'une extension de ces mécanismes à la planète entière. Bien au contraire, l'industrie pharmaceutique et les États-Unis n'ont de cesse de pilonner les États contrôlant les coûts des molécules et ils se font les hérauts d'un dispositif réellement fondé sur les brevets, incluant la possibilité de libéraliser les prix. Au risque de rendre impossible l'accès de tous aux traitements. Les débats sur l'accès aux soins dans les pays du Sud qui ont émergé à l'occasion des négociations devant l'OMC ne doivent donc pas masquer une autre revendication récurrente des tenants d'une propriété intellectuelle sans cesse durcie: celle qui transformerait les «faux» brevets des pays pratiquant le contrôle de prix en véritables brevets libérant le pouvoir de monopoles des industries pharmaceutiques. Et réduirait à néant toute forme de sécurité sociale. Le deuxième mensonge est celui du coût. Les dépenses considérables en recherche et développement justifieraient l'existence de brevets garantissant le retour sur investissement. À cette logique, les industriels ajoutent un paramètre pour justifier leur incessante demande de protection supplémentaire: les coûts de R&D s'envolent depuis plusieurs années, conséquence de la complexité scientifique croissante du domaine. En 1975, il fallait en moyenne 138 millions de dollars pour mettre sur le marché un nouveau traitement; en 2000, 802 millions, soit une augmentation de près de 500 %... Mais que valent ces chiffres impressionnants bien utiles au lobbying forcené des labos? Rien, car ils émanent d'une source unique, le Center for Study of Drug Development, un organisme affilié à l'université de Tufts aux États-Unis, dont les études dépendent des chiffres donnés par les groupes pharmaceutiques eux-mêmes... De plus, ces résultats sont gonflés artificiellement, car ils incluent les bénéfices financiers qu'auraient réalisés les groupes s'ils avaient placé leur argent ailleurs que dans la recherche de nouveaux médicaments. Cette subtilité est rarement rendue publique, les labos ayant peu d'intérêt à minimiser leurs dépenses, pas plus qu'ils ne prennent en compte les multiples exemptions fiscales dont ils bénéficient de la part des États, ou encore les nombreux apports de la recherche publique (23). Le plus choquant reste qu'on ne dispose d'aucun chiffre fiable en ce domaine. À l'OMC, au Congrès américain ou au ministère de la Santé à Paris, ce sont les données fournies par l'industrie qui servent de référence. C'est pourtant la clef de toute politique de santé publique: sans évaluation honnête des dépenses en recherche et développement, il est impossible de déterminer si un prix est abusif ou légitime, s'il faut ou non durcir le régime de protection dont bénéficient les médicaments. C'est pourtant à l'aune de statistiques douteuses que les groupes et les États négocient l'allongement de la propriété intellectuelle sur les nouvelles molécules et l'extension du système au niveau mondial. Troisième mensonge: les brevets seraient l'unique levier pour faire progresser la recherche en matière de nouveaux médicaments. Mais de quels médicaments s'agit-il? En confiant à des entreprises privées le soin de développer de nouvelles molécules, les États abandonnent au marché des pans entiers de leurs politiques de santé publique. Les multinationales ne sont pas des mécènes, pour qu'un programme de recherche trouve grâce à leurs yeux, il faut que celuici soit rentable. Nul cynisme là-dedans, juste business as usual. Le Graal de l'industrie, ce sont les blockbusters, ces molécules à haut rendement financier, qui assurent plus d'un milliard de dollars de chiffre d'affaires par an. Que l'on pense au Viagra, ou aux statines, ces molécules destinées à faire baisser le taux de cholestérol lié à une alimentation trop riche. Les fléaux touchant les pays les plus pauvres n'apparaissent pas sur le radar des laboratoires. Pas assez lucratifs. Entre 1975 et 1999, sur 1400 nouveaux médicaments commercialisés, seuls 13 concernaient les maladies tropicales infectieuses, «qui sont pourtant toujours la principale cause de mortalité et de morbidité dans le Sud», rappelle l'économiste de la santé Jean-Paul Moatti (24). Ce principe essentiel de l'industrie pharmaceutique, où la rentabilité se substitue à la santé publique, s'applique aussi à la manière dont les laboratoires appliquent leurs politiques tarifaires. Sur le papier, rien ne leur interdit de pratiquer des prix très différents entre un Nord solvable et un Sud impécunieux. Le tollé qui a suivi le procès de Prétoria les a d'ailleurs conduits à s'engager dans cette voie depuis 2002. Cette démarche paraît rationnelle: si les pays pauvres ne peuvent s'offrir les médicaments, autant les leur fournir à un prix très bas ­ et gagner ainsi un peu d'argent ­ plutôt que de se priver d'un marché, même ridicule en comparaison de ceux des pays riches. Mais ce raisonnement se heurte à une équation économique bien plus cynique. Les labos préfèrent vendre des médicaments plus cher à une population limitée mais solvable, que fournir l'ensemble de la population à un prix très bas. De leur point de vue, mieux vaut vendre 10 000 pilules à 100 dollars pièce que 10 fois plus à 1 dollar l'unité. Et tant pis si la différence est énorme en termes de santé publique. «Les firmes privilégient plutôt une stratégie alternative, dite de segmentation du marché, qui consiste à ne s'intéresser qu'à la fraction de la demande (très minoritaire dans les pays en développement) qui demeure peu sensible aux prix», confirme Jean-Paul Moatti (25). Les labos ne s'en cachent pas: en pleine polémique sur l'accès aux traitements pour les pays du Sud, le porteparole du syndicat mondial de l'industrie pharmaceutique, Harvey Bale, justifiait les obstacles qu'ils ne cessaient d'ériger à la mise à disposition de médicaments à bas prix dans les pays en développement en soulignant qu'en Afrique du Sud, au Brésil ou en Inde, il existe «une part importante de la population qui est solvable, en mesure de payer des prix relativement élevés pour des médicaments (26)» . L'industrie renvoie alors la responsabilité de l'injustice sur les gouvernements, notamment du Sud, incapables d'offrir à leurs populations une sécurité sociale digne de ce nom. L'argument est juste, mais l'hypocrisie des États du Nord, incapables de brider les effets dévastateurs d'un brevet tout puissant dans un domaine aussi sensible que la santé est tout aussi honteux. Dans les pays riches, la politique du médicament orientée vers le marché produit aussi son lot d'absurdités. Les laboratoires préfèrent concentrer leurs efforts sur les molécules les plus prometteuses financièrement, quitte à délaisser les traitements les plus innovants. Quand les pilules destinées à faire baisser le taux de cholestérol représentent un marché de plusieurs milliards de dollars au niveau mondial, mieux vaut sortir sa propre version que de prendre le risque d'investir sur des molécules répondant à des besoins non encore satisfaits. C'est le phénomène «me too» («moi aussi») qui voit se multiplier les clones du Viagra dans les officines. Entre 1982 et 1991, 53% des médicaments approuvés par la Food and Drug Agency (FDA) américaine offraient «peu ou pas de gain thérapeutique (27)» . Entre 1996 et 2001, au moment même où les dépenses de recherche et développement grimpaient de 40%, le nombre de nouvelles molécules déclinait de 50%. Et sur les 31 blockbusters lancés entre 1992 et 2001, 23 étaient des «me-too»! Pour le professeur de neurologie Peter Landsbury, la question se pose: «Avonsnous réellement besoin de cinq versions indifférenciées du Viagra quand elles détournent des ressources qui pourraient être utilisées pour développer des médicaments innovants soignant des maladies mortelles?» La réponse est évidemment négative et au passage, ces chiffres démontrent à quel point le mécanisme des brevets, censé récompenser l'innovation et la nouveauté, est désormais perverti. Il est clair aujourd'hui que le système des brevets appliqué aux médicaments est dans l'impasse. L'obstination des États et des laboratoires à le mondialiser sans l'amender risque de devenir l'un des scandales les plus meurtriers du XXIe siècle. Il serait pathétique de croire qu'il suffit d'accorder des brevets à tout va pour que des multinationales et leurs actionnaires se préoccupent de développer les médicaments répondant aux besoins de santé des populations. Les brevets ont permis de mobiliser des milliards de dollars de fonds privés pour développer de nouveaux médicaments, mais c'est justement parce que les sommes en jeu sont considérables qu'il est impératif de contrôler ce monopole exorbitant confié à des entreprises privées. Idée reçue n°3: «Lutter contre la piraterie de logiciels, c'est créer de l'emploi» L'industrie du logiciel manie aussi les faux-semblants en matière de copie illicite. L'argument dont elle use le plus auprès des gouvernements est celui qui consiste à associer la baisse de la piraterie à la croissance économique. Là où la piraterie trépasse, le PIB s'envole: tel est le message martelé par l'étude «Pour une économie mondiale plus forte: l'intérêt de la lutte contre le piratage informatique (28)» , publiée par la Business Software Alliance (BSA), le lobby mondial des grandes entreprises du logiciel, et qui sert de base à quantité de rapports dont certains rédigés par des élus qui voient dans la lutte contre la contrefaçon (29) un argument électoral. Que dit l'étude de la BSA? Si le taux de logiciels copiés illégalement dans les entreprises passait de 40 à 30% à l'échelle mondiale, un million et demi d'emplois seraient créés, la croissance économique engrangerait 400 milliards de dollars supplémentaires, engendrant 64 milliards de dollars de recettes fiscales. Des sommes gigantesques susceptibles de «contribuer à relancer une économie mondiale en difficulté», plaide l'étude qui, bien sûr, vise à pousser les États à adopter des législations plus contraignantes. La démonstration de la BSA a toutes les apparences de la vertu: moins de logiciels copiés, c'est plus de logiciels vendus, donc plus de revenus, d'emplois, de recettes fiscales. Mais encore faut-il décrypter ce que cachent ces chiffres impressionnants. Ainsi, l'étude considère que tout programme qui ne serait plus piraté serait acheté. Ce raisonnement, fallacieux en ce qui concerne la musique copiée, l'est tout autant lorsqu'il s'applique aux logiciels. Moins de piraterie mènerait peut-être à plus de ventes, mais certainement pas dans les proportions calculées par la BSA. Surtout, l'étude balaie une des spécificités du marché: la piraterie peut bénéficier aux éditeurs car l'augmentation de la dissémination des programmes augmente la probabilité d'achats d'originaux, par effet de contagion. Si beaucoup de gens utilise Word, posséder ce logiciel facilite les échanges avec l'extérieur, clients, amis, collègues et évite les problèmes de compatibilité et de standards. Cette caractéristique a été identifiée par l'économiste Lisa Takeyama (30) dès le milieu des années 90 et a été reprise par de nombreux analystes depuis lors. «Le propriétaire de droits peut tirer un bénéfice du piratage si son logiciel est caractérisé par des effets de réseau. Ceux-ci existent lorsque l'utilisateur d'un logiciel a intérêt à ce que d'autres personnes utilisent le même logiciel», écrivent les économistes François Lévêque et Yann Menière (31). Les éditeurs en guerre contre la piraterie auraient d'ailleurs du mal à nier ce phénomène, eux-mêmes n'hésitant pas à diffuser gratuitement leurs produits pour bénéficier à plein de ces effets de réseau. Quand Microsoft a voulu expulser Netscape du marché des navigateurs web, n'a-t-il pas distribué donné son Internet Explorer? Avec ce même sens du calcul, Bill Gates affirmait à propos des nombreuses copies sauvages de ses logiciels par les Chinois: «Tant qu'ils volent des logiciels, nous préférons que ce soient les nôtres. Ils deviendront en quelque sorte dépendants et nous trouverons bien un moyen de les faire payer durant la prochaine décennie (32)». De même, nombreuses sont les entreprises à donner gratuitement la version grand public de leurs programmes tout en facturant la même version aux entreprises. Dans ce cas, la démarche commerciale est très claire: les éditeurs tablent sur la pression des salariés, accoutumés à tel ou tel logiciel, pour que l'entreprise soit incitée à investir. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les efforts antipiraterie des grands éditeurs portent essentiellement sur les firmes: les obliger à passer à la caisse est bien plus simple que de se lancer dans une traque sans fin aux centaines de milliers d'utilisateurs illégaux à titre privé. Laisser la piraterie individuelle exister tout en poussant les entreprises à payer est bien plus simple, et bien plus efficace économiquement: les copieurs servent alors d'armée de prescripteurs bénévoles. Les hauts cris des éditeurs masquent en fait une réalité bien plus complexe que l'équation piraterie = dommage économique. Ce que défendent les Microsoft, Apple et autres Adobe, c'est en fait le contrôle absolu de leur politique marketing et la possibilité de laisser la copie illicite exister quand elle les arrange. Idée reçue n°4: «Breveter le vivant, c'est indispensable pour faire avancer la science» Avril 2003. L'épidémie de Sras suscite une inquiétude mondiale, sur fond de décompte tragique des morts à Hong-Kong et Toronto. Les chercheurs mobilisés tentent de trouver une parade. Le 13 avril, le docteur Marco Marra, du Michael Smith Genome Center de l'agence pour le cancer de British Columbia, au Canada, annonce qu'il est parvenu à séquencer le génome du virus de cette pneumopathie atypique, ouvrant ainsi les espoirs à la mise au point d'un test fiable pour identifier les porteurs, et à la plausible découverte d'un vaccin. Le 6 mai, à la surprise générale, l'agence déclare qu'un brevet a été déposé sur le Sras. La nouvelle résonne comme une trahison: dans un contexte de coopération scientifique internationale, voilà un groupe de chercheurs qui tente de réserver sa découverte en la protégeant par un titre de propriété. Si l'office des brevets valide la demande du centre de recherche, plus personne dans le monde ne pourra travailler sur le virus sans lui demander l'autorisation ou verser sa dîme. La porte-parole Susan O'Reilly tente de justifier une telle démarche: «Nous avons fait ce dépôt de manière préventive pour protéger l'accès à cette information scientifique et éviter une approche monopolistique émanant d'autres entreprises, organisations ou individus qui pourraient barrer l'accès aux scientifiques partout dans le monde, y compris nous-mêmes (33)». Ajoutant à la confusion, le chercheur à l'origine de l'avancée, Marco Marra, va jusqu'à refuser de voir son nom sur le brevet car «[il croit] que les séquences d'ADN sont des découvertes et pas des inventions et ne doivent pas être brevetables». La situation semble ubuesque. En vérité, au moment où les Canadiens déposent leur brevet, d'autres centres de recherche publics font de même partout dans monde. Et surtout, plusieurs entreprises ont agi de la même façon, espérant ainsi s'attribuer le marché à venir des tests sur ce virus: Abbott Laboratories, Focus Technologies ou encore Quest Diagnostics, parmi tant d'autres (34). Pour ces dernières, nul «brevet préventif»: ils ambitionnent bel et bien de préempter un marché potentiellement lucratif. Cette course aux brevets est aberrante, mais symbolique du délire qui a saisi la recherche biotechnologique sous l'effet d'une petite révolution, celle qui a conduit de nombreux pays à accorder des titres de propriété sur le vivant. L'acte fondateur de ce changement remonte à 1972, date à laquelle la firme General Electric dépose une demande de brevet sur un micro-organisme génétiquement modifié et capable d'absorber certaines pollutions marines. L'office américain commence par refuser, en s'appuyant sur un des critères historiques de la brevetabilité: un organisme vivant, «produit de la nature», ne peut être considéré comme une invention. Cependant General Electric porte l'affaire devant les tribunaux et, en 1980, obtient gain de cause devant la Cour Suprême, qui stipule dans ses attendus, que «le vivant n'est plus considéré comme produit de la nature dès lors qu'il nécessite l'intervention de l'homme pour être mis au jour (35)». L'arrêt «Chakrabarty» ­ du nom de l'inventeur ­ a depuis ouvert toutes les vannes. L'explosion concomitante du génie génétique a révélé le danger d'une telle règle car, par définition, la mise au jour de propriétés d'un gène est une intervention de l'homme. Des milliers de gènes submergent depuis les offices de brevet, incapables de faire le tri entre abus et demandes légitimes, et ce pour la plus grande joie des entreprises engagées sur ce créneau, qui ne cessent de défendre leur vision du monde: «Un brevet sert mieux notre communauté que dix publications (36)», proclame ainsi un entrepreneur de biotechnologies, affirmant que la science a tout à gagner d'accepter l'appropriation des connaissances. On peut rester dubitatif devant une telle certitude. L'exemple le plus connu est celui de la société américaine Myriad Genetics, titulaire depuis 1997 de brevets sur les gènes BRCA1 et BRCA2 de prédisposition au cancer du sein. La firme s'est lancée dans une croisade mondiale pour faire respecter ses droits de propriété, en sommant des laboratoires engagés dans la recherche clinique et l'expérimentation sur ces deux gènes de cesser leur activité. L'université de Pennsylvanie, dont les travaux dans le domaine étaient pourtant très avancés, a ainsi dû capituler en 1998 devant les menaces de poursuites. En France, l'institut Curie, qui a mis au point un test diagnostic plus efficace et moins coûteux que celui de Myriad, s'est retrouvé dans la même situation et a décidé de contester la validité des brevets devant l'Office européen (OEB) au côté d'autres centres de recherche hospitaliers du continent. En guerre ouverte contre les pratiques de l'entreprise (37), l'institut Curie rappelle au passage que Myriad exige des chercheurs désireux de travailler sur certaines populations à risque d'expédier leurs prélèvements ADN au siège de la firme, à Salt Lake City. Si, pour la société américaine, c'est un moyen de se constituer une banque de données génétiques de très grande valeur, les chercheurs déplorent «une perte d'expertise et d'information» car ils «ne pourront plus améliorer les techniques et les méthodes diagnostiques, ni poursuivre leurs recherches dans des conditions acceptables». L'argumentaire a été partiellement entendu par l'OEB: en mai 2004, une partie des revendications de Myriad sur ces gènes a été annulée. Ce cas est emblématique des problèmes posés par les brevets sur les gènes, bien trop larges et susceptibles d'accorder aux entreprises qui en disposent un pouvoir de contrôle exorbitant sur la recherche. De fait, les brevets sur le vivant ont mis à mal une frontière jusquelà très établie en matière de recherche scientifique: à la science ouverte, celle des publications et du partage libre de la connaissance, les découvertes fondamentales, ouvrant de multiples possibilités. Et à la science «IPR» ­ pour intellectual property rights (38) ­ les applications industrielles et commerciales concrètes couvertes par des brevets et des licences. Avec les brevets sur le vivant, cette distinction a explosé, et ce même si les firmes qui les déposent jurent qu'elles ne cherchent pas à protéger des gènes «nus» mais seulement des applications précises. C'est le cas des BRCA1 et 2 de Myriad: à l'origine, seule l'application diagnostique était protégée. Mais non seulement Myriad a obtenu d'autres brevets très contestables couvrant d'autres applications, mais surtout, en protégeant le diagnostic, c'est le point de départ de toute recherche qui est verrouillé. Des milliers de gènes ou de séquences génétiques sont aujourd'hui brevetés et cela conduit à une «privatisation de la recherche académique en biologie moléculaire», selon l'économiste Fabienne Orsi (39). Le symptôme le plus flagrant demeure le nombre impressionnant d'entreprises et de start-ups qui se sont lancées dans le commerce des découvertes. Si le bénéfice individuel des déposants est évident, cette situation risque de mettre à mal la coordination entre chercheurs, en leur interdisant ou en rendant plus difficile l'accès aux outils de recherches indispensables que sont les connaissances intermédiaires. Cette situation conduit à un «morcellement de la connaissance en autant de brevets sur des séquences partielles détenues par des acteurs différents, situation qui compromet gravement le développement de la recherche ultérieure», indique Fabienne Orsi (40). Ce phénomène de blocage est-il spécifique au domaine du vivant? Non, et on le retrouve à l'oeuvre dans tous les cas où les brevets protègent des travaux de base, dont la réutilisation est indispensable à l'avancée d'une multiplicité d'autres inventions. «Les questions scientifiques sont trop complexes pour qu'on les attaque de façon fragmentée, avec des données en quantité limitée et des clefs d'accès toujours détenues par une entreprise», précise le prix Nobel de médecine 2002 John Sulston (41). ------------ Notes : ------------ 1. Commission on Intellectual Property Rights, Integrating intellectual property rights and development policy, Londres, septembre 2002, p. 6. 2. Lors d'un colloque organisé en novembre 2003, le patron de l'Union des producteurs français indépendants (UPFI), Jérôme Ro