Résumé
Les échanges de fichiers musicaux sur les réseaux peer to peer, comme Kazaa ou eMule, sont rendus responsables de la réduction des ventes de musique enregistrée depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Dans cet article, nous présentons les caractéristiques de cette crise, pour les Etats-Unis et pour la France, et nous analysons les facteurs qui peuvent l’expliquer. Nous montrons que, dans le passé, les changements technologiques (apparition de la radio, du 33 tours ou de la cassette) ont souvent aussi remis en question l’organisation de l’industrie, provoquant l’entrée de nouveaux acteurs ou la modification des modèles d’affaires. La crise « numérique » de l’industrie du disque a ceci de particulier qu’elle touche à la fois le support (avec la dématérialisation de la musique) et la promotion (avec de nouveaux outils permis par les technologies de l’information, comme les communautés d’expérience).
Mots-clés : Industrie du disque ; Internet ; Peer to peer.
C’est l’invention du phonographe en 1877 par Thomas Edison qui marque la naissance de la musique enregistrée [1]. Depuis cette date, la consommation de musique enregistrée s’est développée rapidement pour devenir un divertissement de masse. Aujourd’hui, par exemple, un Américain moyen consacre en moyenne 9,1% de son temps de loisir à cette activité, contre 2,6% en 1970 [2] et on estime que la durée d’écoute de musique enregistrée du même américain est de 45 minutes par jour [3]. Il s’agit aussi d’une industrie qui réalise des revenus relativement importants. En 2001, le chiffre d’affaires mondial pour la musique enregistrée (tous formats) était ainsi de 33,7 milliards de dollars, contre un peu plus de 40 milliards de dollars pour l’industrie du cinéma. En France, le chiffre d’affaires de l’industrie était de 1,6 milliards d’euros environ en 2003 [4].
Les progrès récents des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) modifient profondément les règles du jeu de cette industrie sous deux aspects. Tout d’abord, la dématérialisation [5] et la numérisation du « bien musical » permettent sa reproduction pour un coût marginal nul. Par ailleurs, un morceau de musique numérique (c’est-à-dire, dématérialisé) peut être distribué à un coût négligeable sur Internet. Ceci est dû à la fois à la baisse marquée des coûts de réseau et aux progrès réalisés dans les standards de compression, comme le standard MP3, qui ont réduit fortement la taille d’un fichier musical [6].
La conséquence la plus visible de la baisse des coûts de reproduction et de distribution est le développement des réseaux peer-to-peer (P2P). Sur ces réseaux, comme Kazaa ou Gnutella, les internautes échangent massivement des fichiers, et en particulier des fichiers musicaux, pour un coût marginal quasiment nul. Ces échanges de musique numérique, qualifiés de « pirates » [7], menaceraient l’équilibre économique de l’industrie du disque. Par exemple, selon l’International Federation of the Phonographic Industry (IFPI), les ventes mondiales de disques ont diminué pour la quatrième année consécutive en 2003 [8]. Aux Etats-Unis, le syndicat de l’industrie du disque, la Recording Industry Association of America, indique que le nombre de CD vendus sur son marché a baissé de 14% entre 1999 et 2002 [9], et que cette baisse est en grande partie attribuable aux échanges de fichiers musicaux sur les réseaux P2P. Le même argument est repris dans d’autres pays, en France en particulier.
Une perspective historique montre qu’il ne s’agit pas de la première crise que doit traverser l’industrie du disque. Dans le passé, les changements technologiques (apparition de la radio, du 33 tours ou de la cassette) ont souvent remis en question l’organisation de l’industrie, provoquant l’entrée de nouveaux acteurs ou la modification des modèles d’affaires. Il nous paraît donc utile de comparer la crise actuelle de l’industrie du disque aux crises du passé. C’est ce que nous nous proposons de faire dans cet article.
Nous commençons par présenter l’évolution de l’industrie du disque depuis sa naissance, en distinguant cinq périodes-clés dans son histoire. Puis, nous présentons l’organisation de l’industrie du disque au début des années 2000. Nous analysons alors la portée de la crise des ventes qui a démarré à la fin des années quatre-vingt-dix aux Etats-Unis ; nous en discutons les facteurs explicatifs possibles, en particulier le développement des échanges de fichiers sur les réseaux P2P. Après avoir présenté les réponses des acteurs de l’industrie, nous concluons l’article par une comparaison de la crise numérique avec les crises précédentes qu’a connues l’industrie du disque.
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[1] On entend par musique enregistrée toute musique portée par un support physique ou non (disque, cassette, vinyle, MP3, etc.) et qui fait l’objet d’une écoute initiée par l’utilisateur (au contraire, par exemple, de la radio dont la programmation est subie).
[2] Ce chiffre concerne uniquement la consommation de musique enregistrée. Comme le temps de loisir a augmenté entre 1970 et 2000, la croissance du nombre d’heures consacrées à la musique enregistrée est plus forte (musicale en 2000 contre 68h en 1970). Par ailleurs, la consommation musicale permet d’autres activités en parallèle (par exemple, on peut écouter de la musique en lisant). Cf. Vogel, H., 2001, Entertainment Industry Economics : A Guide for Financial Analysis, 5ème édition, Cambridge University Press.
[3] Cf. table no.909, "Media Usage and Consumer Spending : 1993 to 2003", 2000 US Statistical Abstract.
[4] Source : SNEP (
[5] C’est-à-dire la séparation de l’information et de son support physique.
[6] Le terme MP3 est l’abréviation de « Motion Picture Experts Group-Layer 3 ». Un fichier musical au format CD voit sa taille réduite d’un facteur 12 lorsqu’il est transformé en fichier MP3 avec un taux de compression de 128 kbs. Le format MP3 a été développé au milieu des années 80 au Fraunhofer Institut, en Allemagne.
[7] Dans cet article, nous aborderons la question du P2P sous un angle purement économique. D’un point de vue juridique, la copie d’un bien protégé par un copyright ou un droit d’auteur est théoriquement assimilée à de la contrefaçon. Il existe toutefois une exception pour les industries du divertissement avec la règle dite de copie privée (fair use pour le droit anglo-saxon), qui autorise la duplication d’une œuvre originale à des fins strictement personnelles. Elle n’autorise pas la copie à des fins commerciales et ne permet pas non plus la mise à disposition d’une œuvre au public sans l’accord préalable de son auteur. La question de savoir si les échanges ayant lieu sur les réseaux P2P peuvent être assimilés à de la copie privée n’est pas tranchée. Un débat juridique et économique est actuellement à l’œuvre sur ce sujet.
[8] Source :
[9] Calcul des auteurs à partir du tableau de données en date du 28 février 2003, disponible à l’adresse